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Une année, et un peu plus, avec Frank Andriat


Frank Andriat est un écrivain belge de premier plan, notamment bien connu des jeunes (il écrit beaucoup pour eux et va les voir dans leurs écoles), mais hélas trop ignoré en France. Les lecteurs français ne savent pas ce qu’ils perdent : construits sur des histoires solides et remarquablement menées, ses livres mêlent en effet finement, et ce n’est pas si courant, sensibilité et intelligence. Je veux dire par là que des « thèmes »périlleux comme les sentiments, le bonheur, le mal-être, l’amour, etc., partagés par tous mais dont il n’est pas facile de parler sans tomber dans une forme de sensiblerie plus ou moins retenue, il les aborde avec une vraie intelligence de cœur, du regard, mais aussi d’esprit. Si ce que j’essaie de dire n’est pas limpide, la solution est de le lire. Démarche d’autant plus aisée qu’il écrit à tour de bras des bouquins assez différents les uns des autres, s’adressant à des lectorats variés. Il a publié six livres depuis octobre 2016 : un roman pour adultes, trois pour ados (dont le nouvel épisode d’une série avec un personnage récurent), un album pour petits et un essai méditatif. Il y en a pour tous les goûts, donc, mais ne vous refrénez, vous pouvez tout lire, vous serez comblé. (photo© Martin Santander)

 

Son dernier-né est, pour moi, l’un de ses plus beaux romans (parmi ceux que j’ai lus sur la quarantaine parus). Son titre, Le bonheur est une valise légère, fait un peu penser à ces bouquins feel good qui fleurissent actuellement. C’en est un, d’une certaine manière, on se sent vraiment bien en le refermant. Mais c’est bien plus que cela, grâce à une vraie écriture (formule consacrée qui dit bien ce qu’elle veut dire), ce qui est loin d’être souvent le cas dans ce type de littérature, et aussi par la finesse avec laquelle il construit l’intrigue et ses personnages. La toile de fond est le burnout qui touche une jeune femme ambitieuse, dynamique, égocentrique, réactive, susceptible, etc. (air connu), par ailleurs fan de Goldman qu’elle connaît par cœur (ce qui ne cadre pas très bien avec ce que l’on voit d’elle, mais la renvoie à d’autres valeurs qu’elle a étouffées). Elle s’écroule au moment où son compagnon qui répond au doux nom de Rodrigue (une sorte de doux rêveur plongé dans ses livres – il est bibliothécaire – on ne comprend pas très bien, d’ailleurs, ce qu’ils font ensemble, même s’ils ne vivent pas sous le même toit), décide qu’il en a assez et la largue. Dur pour elle qui est davantage de genre largueuse que larguée. Sa rencontre avec un certain Grégoire, commercial dans une maison d’édition, plus âgé qu’elle (mais point d’histoire d’amour à la clé), habité par une sagesse que l’on aimerait tous avoir, va lui faire considérer la vie autrement, et surtout ses rapports aux autres. Oui, je sais, tout cela semble un peu bateau, convenu, attendu, mais sous la plume d’Andriat, ce ne l’est pas du tout. Les réflexions de Grégoire le Sage, lecteur de Christian Bobin, sont de celles que l’on note pour les relire de temps à autre, tant elles sonnent justes et suggèrent une autre philosophie de vie. Si ce livre ne va peut-être pas chambouler l’existence de son lecteur, il peut à tout le moins l’inviter à la regarder différemment et à s’envisager lui-même sous un autre angle. C’est le type de romans que l’on a envie d’offrir à ceux qui nous sont proches, comme un signe de reconnaissance, de complicité, d’affection. (Marabout)

Dans le lot, figurent deux romans pour ados qui témoignent, comme tous les précédents écrits pour ce public (Tabou, Journal de Jamila, Je t’enverrai des fleurs de Damas, Voleur de vies), de la parfaire connaissance de cet âge-là par leur auteur, ex-prof de français dans le secondaire. La semeuse de mots doux (La Renaissance du Livre) met en scène, magnifiquement, faut-il le préciser, les liens, aussi forts qu’harmonieux, entre un père (dont la femme s’est volatilisée dans le sud) et sa fille de quinze ans. Tandis qu’une nouvelle compagne entre dans la vie du premier, la seconde, par sa totale liberté intérieure (engendrée et confortée par l’amour que lui porte son géniteur), va favoriser les retrouvailles de ce dernier avec son propre père. Et ainsi lui permettre de découvrir le secret responsable des cauchemars liés à sa peur de mourir.

Paru fin 2016 chez son éditeur de prédilection, Mijade, Un sale livre touche, une fois encore, un sujet terriblement actuel, et brûlant – avec toujours une grande part accordée à l’humour et à l’émotion. Une prof de français (elle aussi adepte de Bobin) donne à lire à ses élèves l’histoire de Nadir, un jeune réfugié syrien chrétien arrivé dans un collège de Mulhouse. De Rien Nadir, roman écrit par une Syrienne exilée récemment en France, et qui nous est donné à découvrir par bribes, chaque protagoniste va s’en emparer différemment. Justine, a priori très méfiante, redoutant un « carrousel dégoulinant de bons sentiments », ne peut plus décrocher avant son terme tant elle l’aime. Ce qui est loin d’être le cas de son père, choqué par ce « langage de voyous ». Et il n’est pas le seul à s’indigner. D’autres lecteurs pensent, quant à eux, que ce n’est pas de la « littérature ». L’affaire commence à faire des vagues au collège, divise les élèves, et le principal s’en mêle. Sur fond d’attentats djihadistes en France, ce remarquable roman progressant sur une double ligne dramatique et doté d’une très belle fin, pose subtilement des questions sur la société, la différence, la tolérance et sur la littérature. En en soulevant une qui pourrait concerner les ouvrages de son auteur : « Pourquoi des livres aussi forts sont-ils relégués dans le tiroir de la littérature jeunesse ? »

Pour un lectorat un peu plus jeune, Frank Andriat a créé il y a quelques années le personnage de Bob Tarlouze, collégien et détective amateur. À six ans, il a découvert la signification de son patronyme, déformation de «Farlouze» par un employé communal distrait. Tout s’est d’autant plus embrouillé dans sa tête que, bien que n’étant pas une «tapette» comme l’appelle avec mépris son père, il s’habille en rose en hommage à la célèbre Panthère. Dans ce cinquième épisode, Un petit pain au chocolat (Ker Éditions), il se retrouve dans une étrange situation. À la suite de la venue en classe de l’auteur d’un livre qu’a fait lire la prof de français, pour laquelle il en pince, il doit remplir, avec son meilleur copain Mohamed, un étrange contrat : débarrasser cet écrivain de sa femme qui l’empêche d’enfin accomplir son rêve d’aller en Polynésie. On rit beaucoup, une fois encore, à la lecture de cette aventure foutraque racontée avec la verve malicieuse de son fieffé héros.

Papy de neige, un album illustré par Sarah Parmentier (La Renaissance du Livre), est destiné aux tout-petits .Son jeune narrateur se désole de voir que le bonhomme de neige construit avec son papa fond de jour en jour. Jusqu’à disparaître totalement, lui rappelant son papy qu’il aimait tant mort peu auparavant. Enfin, dans Avec l’intime, suivi de Reçois et marche (Desclée de Brouwer poche), l’écrivain belge médite sur l’intime à travers l’autre, les fleurs, les certitudes, la prière, etc. Ces textes écrits à la première personne permettent de découvrir celui qui se cache derrière des livres qui, par le biais romanesque, s’adressent à ce que ses lecteur ont de plus intime en eux: leur humanité.

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