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Une morale de l’ambiguïté


Discours tenu au Théâtre Poème, le 8 septembre 1995,
dans le cadre du colloque « Pierre Mertens. Le mérite de la fiction »,
organisé par Danielle Bajomée et Monique Dorsel.

Il y a quelque temps, comme je venais d’écrire un article sur la réédition des Bons offices, par un de ces subterfuges dont il a le secret, mon ordinateur a détruit mon texte, m’obligeant à en écrire un autre dans l’heure, dont je ne sais s’il était meilleur ou pire que le premier, n’ayant qu’une mémoire très faible de ce que je viens d’écrire. Ce matin, il a tout simplement refusé que je me serve de lui. Je me trouve donc renvoyé à l’écriture manuelle, acculé à l’artisanat séculaire, et je me dis que c’est parfaitement normal, puisque j’écris sur Pierre, qu’il n’a jamais écrit qu’à la main, qu’il n’a même pas atteint le stade de la Burroughs cahotante, qu’il s’y est refusé, qu’il écrit à la force du poignet, et qu’il est peut-être le dernier écrivain d’aujourd’hui à le faire.

Pierre serait-il le dernier écrivain ? Le dernier grand écrivain ? Celui dont on a bien entendu proclamé la mort, comme celle de Dieu, de l’homme, des idéologies. Le plus vaste cimetière du siècle, qui en compte pourtant plus que tous les autres (les anciens, les modernes, les pacifiques, les militaires, les charniers et les fosses communes, les conservatoires de cendres que l’on n’honore même plus le mercredi), le plus vaste cimetière du siècle, c’est celui des pensées, bien sûr. Celles que l’on évacue avant même d’en avoir pris connaissance, que l’on juge obsolètes sans avoir jugé de leur valeur d’usage parce que l’on croit que l’on peut en faire l’économie, l’économie régissant tout comme chacun le sait. C’est évidemment pour cela que Pierre Mertens ne se confie pas à ces pseudo-cerveaux froids, ces machineries qui miment vaguement les logiques, et n’inventeront jamais rien, pas plus qu’elles ne rêveront jamais à quoi que ce soit.

Il y a donc, voulais-je dire, dans le refus de l’ordinateur par Pierre, une parfaite cohérence, une irréductibilité indéniable. Il refuse l’ordinateur comme il démasque les ordonnateurs, il est un non-aligné tenace et acharné. Il ne se laissera jamais programmer, il n’a d’ailleurs pas de programme, sinon celui de son œuvre, son frêle esquif, sa bouée qui, bientôt, nous empêchera tous de sombrer.

Cette communication s’appelle donc, dans le menu de ces journées, Une morale de l’ambiguïté, en vertu d’une vague intention lancée il y a des mois, pour rassurer Danielle Bajomée et Monique Dorsel. Il va de soi que je savais que je la trahirais. J’avais même, il y a quelques jours, proposé un autre titre, Questions royales, au pluriel, mais tout, affiches, programmes, brochures, était imprimé. Je poserai donc quelques questions royales autour de la notion d’ambiguïté et de morale et ce, bien sûr, à propos de notre ami Pierre, de Pierrot mon ami.

Le roman de Queneau portant ce titre était déjà, à l’âge de 12 ou 13 ans, mon livre préféré. Je ne savais pas, mais je me doutais quand même, parce que tout se réalise de ce que l’on a vraiment désiré, que j’aurais un jour, et pour longtemps, un vrai ami qui serait un vrai Pierrot, cette créature lunaire, vouée aux peines de cœur et aux causes perdues, d’une innocence désarmante et d’une pureté sans concession, à ceci près que le mien ne serait pas muet, mais plus qu’éloquent, qu’il dissimulerait sa candeur sous l’apparence du contraire, mais que ses meurtrissures n’en seraient pas moins douloureuses.

Ambiguïté, donc, mais laquelle ? En 1971, lorsque j’écrivis mon premier papier sur Pierre, dans Marginales, la revue du valeureux Ayguesparse, je l’avais intitulé « Pierre Mertens ou les ambiguïtés ». C’était évidemment déjà un clin d’œil à celui que je venais de rencontrer, puisque je savais qu’il admirait Melville, surtout Bartleby l’écrivain, mais aussi Pierre ou les ambiguïtés ou, comme moi, Billy Bud. Mais cela s’appliquait aussi à un leitmotiv commun à L’Inde ou l’Amérique et aux nouvelles du Niveau de la mer, et j’y disais que Julien Delmas avait tôt fait de « percer à jour les obscurs mécanismes qui le cernent et, paradoxalement, y souscrit quoiqu’ils le déchirent. » Je ne savais pas si bien dire parce que cette petite phrase, Pierre l’a confirmée tant de fois, et plus particulièrement en citant son seul Dieu, Kafka, lorsqu’il enjoint : « Dans ton combat avec le monde, seconde le monde. » Une phrase qui trouverait, dans Les Éblouissements, cet écho dans la bouche de Benn : « je voulais me retrouver dans l’erreur du monde, plutôt que de n’avoir pas tort contre lui. » Il y a là une ambiguïté, certes, mais pas de l’ordre de celles sur lesquelles on bute d’ordinaire.

Ici, pas de duplicité, pas de mensonge, une clarté au contraire, une manière d’abattre ses cartes, de jouer franc-jeu qui caractérise toujours le travail de Pierre. Pas d’opacité, pas d’obscurité au fronton de cette œuvre, il y en a déjà trop dans le monde pour y ajouter celle des livres. À une époque où la littérature a pris un malin plaisir à faire compliqué, Mertens affirme haut et fort sa confiance dans la communication littéraire. Ce qui rend les ruptures et la fragmentation dans les livres d’autant plus impressionnantes. Si Mertens pratique ce type d’écriture, ce n’est pas pour faire chic ou moderne, il s’en moque éperdument bien sûr, mais parce qu’il ne peut pas faire autrement, que le monde est un chaos, et que, forcément, la tentation d’y mettre un peu d’ordre (de créer un chaosmos, comme disait Véronique Bergen, citant Joyce) se heurte à quelques obstacles.

L’esthétique de Pierre, car il y en a une, est une éthique parce qu’elle n’impose pas arbitrairement une forme aux reflets du monde, qu’elle les déchiffre plutôt, qu’elle procède par induction et non par déduction, qu’elle a avant tout l’ambition de rendre compte, et qu’elle ne peut rendre compte que d’un monde en morceaux, parce qu’il n’en existe pas d’autre. On le voit dans Une paix royale une fois de plus : ce roman est aussi un reportage, il en applique rigoureusement les méthodes, il va sur le terrain, il observe, interviewe, et rapporte. Et va jusqu’à avouer les difficultés du reportage, ses conditions mêmes, ce que les journalistes se gardent souvent de faire, et puis il insère le tout dans une rêverie qui dit aussi son nom, dans ce grand poème qu’est le roman, dont Mertens, une fois de plus, affiche, affirme, revendique la souveraine subjectivité. Tout cela, comme toujours chez lui, est d’une évidence criante, comme s’il ne cessait de nous proclamer que les choses sont déjà assez embrouillées comme ça pour qu’on puisse se permettre d’ajouter de la confusion à la confusion ambiante.

L’ambiguïté, chez Pierre, est tout autre chose que ce qu’elle est d’ordinaire. Il faudrait même un autre mot pour la désigner. C’est l’inverse du « p’têt’ben qu’oui, p’têt’ben qu’non », du « ni pour ni contre, bien au contraire », c’est le refus radical d’avoir raison en dépit de tout, c’est le rejet de la stratégie de l’argumentation. Si, sur le chemin d’une investigation, Pierre tombe sur une difficulté qui entrave sa route, il ne l’écarte pas d’un revers de main ou d’un effet de manche, il s’y arrête, s’y attarde, tente d’en faire le tour ou de la soupeser, et la conserve plutôt que de la rejeter au loin. Sa morale lui fait penser qu’une vérité qui n’aurait pas fait le plein de toutes ses contradictions n’aurait pas le droit de se prétendre une vérité. Il sait, au demeurant, que la vérité est un horizon inatteignable, mais un horizon tout de même, que l’on peut marcher vers elle, qu’on peut l’avoir en point de mire, mais que si l’on devait tricher à son approche, elle disqualifierait de toute manière celui qui prétend l’atteindre. C’est pourquoi l’intellectuel — osons le mot — digne de ce nom n’a pas le choix, il ne peut rien postuler, encore moins adhérer aveuglément à quoi que ce soit, il peut seulement veiller à l’élémentaire hygiène de la pensée qui consiste à ne rien manipuler, à ne rien tronquer, à essayer de faire avec la complexité du monde, et de faire partager sa propre perplexité militante.

Et pourtant, dans notre paysage culturel, Mertens passe pour un écrivain engagé, lui qui a horreur du terme, et on a même écrit qu’il était « réputé de gauche ». Suave, en l’occurrence, que ce mot réputé (si le prote, mais il n’y a plus de prote, avait été inattentif, cela devenait député de gauche, ce qui aurait été plus drôle encore). De gauche, donc. Certes, au sens le plus noble du terme, qui renvoie à l’hémicycle philosophique. Il est de gauche parce qu’il n’est pas sectaire, ni accroché aux privilèges, respectueux de l’homme et de sa liberté d’agir et de penser, de la démocratie comme idéal permanent, etc… Continuer cette énumération, c’est montrer qu’il n’est évidemment pas de cette gauche affairiste dans tous les sens du terme qui a fait, depuis vingt ans, le désespoir des hommes épris d’utopie et de justice.

Mais, Pierre, à aucun moment, n’a détenu de carte de parti. Ce n’est pas faute, on le sait, d’avoir été sollicité. Dans ses rapports avec les appareils, il est toujours d’une élémentaire courtoisie et d’une correction sans faille. Il sait trop bien que faire de la politique n’est pas une petite bière pour ne pas avoir une certaine estime pour ceux qui s’y consacrent, et beaucoup d’affection et d’admiration privée pour certains d’entre eux. Mais cela s’arrête là.

En vingt-cinq ans de compagnonnage, je n’ai jamais surpris Pierre en flagrant délit d’idée toute faite. À peine un événement se produit-il que je me demande ce qu’il en pense, certainement pas pour me rallier à lui, j’ai ma dignité tout de même, mais parce que je sens qu’il me dira quelque chose de son cru, de son inimitable cru. Et, tout en préservant mon intégrité, et lui forcément la sienne, il nous arrive d’être d’accord, alors qu’aux yeux des observateurs nous passons pour venir de bords différents. C’est évidemment une sottise, mais les sottises font partie du monde, ce monde qu’il faut seconder. Au moment de la chute du Mur, de la guerre du Golfe, de l’élection de Mitterand, de la mort de Baudouin, du putsch de 91 à Moscou ou, maintenant, de la guerre en Bosnie ou des coups fourrés de Dehaene et de son gang, comme disent comiquement les Québécois, nous sommes souvent en terrain d’entente, seuls, et heureux de ne pas l’être tout à fait.

Au nom de quoi Pierre gouverne-t-il seul son trimaran idéologique, navigateur solitaire sur nos océans de scepticisme et d’intelligence molle ? C’est évidemment la question, puisque, comme le dit aussi Véronique Bergen, il ne s’inscrit pas dans la dialectique hégélienne, qu’il n’a pas d’interprétation transcendantale du monde ou, comme elle le disait également, et comme je viens de l’exposer fugacement, il n’a pas de clé d’interprétation politique empruntée. Au nom, dirais-je en m’aventurant beaucoup, de sa confiance en l’inconnu ou l’inconnaissable. Ne  sachant rien, n’étant sûr de rien, il n’a pas pour autant renoncé, parce que la pensée, justement, c’est ce qui ne s’arrête, ni à un dogme, ni à un manifeste, ni à une plate-forme commune, ni à un mode d’emploi. Pierre nous force, si l’on a envie de lui emprunter le pas, à ne pas nous arrêter. C’est pour cela qu’il est un maître à penser, non parce qu’il nous donne des recettes ou des solutions, mais parce qu’il nous interdit de nous aliéner à quelques certitudes commodes et utilitaires.

S’il a une morale, c’est celle-là. Parce qu’il est un moraliste et, je crois, fier de l’être. En nos temps de sarcasmes généralisés et d’ironie confortable, il nous dit qu’il n’y a pas de quoi rire. Et s’il y a, comme je l’ai relevé, beaucoup d’humour dans son dernier livre, il porte sur ce qui n’est pas traité d’ordinaire de la sorte. Aujourd’hui que l’on fait parler les champions sportifs comme des chefs d’État et où l’on présente les chefs d’État comme des guignols (jadis, dans mon journal, Horn caricaturait les sportifs, mais on ne se moquait jamais d’un ministre ; aujourd’hui c’est le contraire, et cela donne à réfléchir), il fait le portrait en pied d’un de nos rois en lui faisant le crédit d’une vraie noblesse, celle d’être un homme à part entière. Si le Léopold III qu’il nous décrit trouble tant, c’est qu’il nous apparaît dans ce livre presque comme un intellectuel. Quel scandale ! Il y a même de belles pages qui nous disent qu’il pourrait avoir été un intellectuel amoureux, ce qui n’est pas rien. Quelle abomination !

Un pays s’est fracturé parce qu’un cardinal avait annoncé en chaire de vérité — toujours la vérité — que le souverain avait commis le péché de chair, et cela passe. Dire qu’il aurait pu y puiser du plaisir a encore de quoi, dans ce pays qui disparaîtra avant d’avoir été pubère, déclencher l’opprobre.

La famille de Pierre, c’est celle des écrivains qu’il admire, et auxquels il se mesure. C’est aussi à ces auteurs que je voudrais le mesurer, par un petit jeu qui vaut ce qu’il vaut. Il a cité tant d’écrivains dans son panthéon personnel que je me contenterai de cinq d’entre eux : Kundera, Semprun, Sciascia, Vassilikos et Pasolini.

Si Kundera avait été Mertens, qu’aurait-il fait ? Il n’aurait jamais quitté la Tchécoslovaquie, et il aurait eu raison, puisqu’aujourd’hui le principal problème de l’auteur de La Plaisanterie est de l’avoir fait.

Si Semprun avait été Mertens, il n’aurait pas été Ministre de la Culture, et il aurait eu raison. Il ne se serait pas présenté à l’Académie française, et il aurait eu raison aussi. Notre académie, au moins, n’humilie pas l’écrivain au point de le forcer à tirer des sonnettes.

Si Sciascia avait été Mertens, il n’aurait pas été député européen, et il serait peut-être encore parmi nous. Si Vassilikos avait été Mertens, il aurait été présent à un coloque Vassilikos, comme Vassilikos lui-même est présent à celui-ci. Et si Pasolini avait été Mertens, il n’aurait rien changé à ses choix et à ses engagements, et cela explique peut-être que Pierre, depuis si longtemps, mais certainement depuis le carnage de la plage d’Ostie, n’a pas cessé d’instruire son dossier… Ces petites comparaisons ludiques nous aident à évaluer le format de celui qui a si souvent parlé dans cette maison qui est la sienne, et où nous sommes si heureux de nous rassembler autour de lui durant ces journées.

Je voudrais terminer par céder à une tentation qui me titille de longue date, et procéder à un petit rituel dérisoire, mais qu’il me semble mériter depuis longtemps. Il s’impose à moi en souvenir de ce banquet, il y a un peu plus d’un siècle, qui réunissait autour de Lemonnier les écrivains belges de l’époque, et où il fut proclamé Maréchal des Lettres belges. En ce jour, je me permettrai de faire mieux encore. Mon cher Pierre, en ma qualité de compagnon de route depuis un quart de siècle, je te nomme Pierre Ier, roi de nos Lettres !

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