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Une vie vouée à la littérature


L’écrivain aime les livres, on ne peut en douter en contemplant la vaste pièce qui lui sert de bureau dans l’appartement qu’il occupe au onzième étage d’un immeuble bruxellois. Des centaines d’ouvrages tapissent les murs, recouvrent les tables, chaises et fauteuils, et il faut en enjamber des piles pour atteindre la petite table ronde recouverte de papiers et de notes d’où l’on aperçoit, à travers la baie vitrée, le bâtiment circulaire de Glaverbel. C’est là que Pierre Mertens passe ses journées à écrire, hier le texte d’une conférence sur Pavese, aujourd’hui une étude sur Calvino, demain une intervention sur Kafka, Pasolini ou Lowry. Toujours à la main. Car l’ordinateur n’a pas trouvé sa place dans cet antre voué au culte de l’écrit. «Il ne se passe pas une semaine sans que l’on s’étonne de cette incongruité, s’amuse-t-il, affable et souriant. Mais ça ne me manque pas, je ne sais pas ce que j’en ferais.»

Un témoignage de fidélité en définitive assez touchant à ce qui l’a forgé et le constitue encore aujourd’hui, lui dont la vie se confond avec la littérature. Une littérature sous ses deux versants, la lecture et l’écriture. Né le 9 octobre 1939, le jour où Hitler a décidé d’envahir le Belgique, comme il aime à le dire, le petit Pierre est partagé entre une mère marxiste et un père chrétien. Chez l’une, il découvre des textes politiques, chez l’autre Mauriac ou Bernanos. Mais c’est la lecture à 15 ans de La Métamorphose de Kafka qui lui révèle le pouvoir des mots. Tout juste sorti de l’adolescence, il écrit d’ailleurs une autobiographie romancée de mille pages intitulée Paysage avec la chute d’Icare. Elle paraîtra finalement en 1969, remaniée et raccourcie, sous le titre L’Inde ou l’Amérique, et remportera le Prix Rossel.

Entretemps, le jeune juriste s’est engagé sur des chemins apparemment éloignés, l’engagement humain et citoyen. L’exécution des Rosenberg en 1953, la catastrophe minière de Marcinelle ainsi que la répression de l’insurrection hongroise trois ans plus tard lui ont ouvert les yeux sur le monde, l’amenant à choisir des études de droit plutôt que littéraires. «Je me suis dit qu’en Lettres, j’allais me stériliser, m’assécher. J’avais surtout envie de voyager. Tout en voulant être écrivain.»

Pendant deux décennies, Pierre Mertens va effectivement arpenter la planète, envoyé par la branche belge de la Ligue des Droits de l’Homme ou l’Association des Juristes Démocrates. Au Proche-Orient, où il arrive au lendemain de la Guerre des Six Jours et où il s’intéresse à la fois au sort des Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie et à celui des Juifs dans les pays arabes, au Biafra en proie à une terrible famine ou en Grèce sous le régime de colonels. Et plus tard dans les dictatures latino-américaines. De ses missions et rencontres sortiront deux romans, Les Bons offices (1955) et Terre d’asile (1978), passionnantes confrontations entre la réalité et l’imaginaire. «La réalité ne m’intéresse que si elle est remaniée, recomposée, transposée. Je dois pouvoir intervenir avec mon imaginaire.»

Si la littérature et l’engament sont les deux mamelles auxquelles s’est abreuvé l’écrivain tout sa vie, c’est la première, néanmoins, qui a toujours fini par émerger. «Je me suis apparemment abandonné, exercé, frotté à bien d’autres choses que l’écriture, écrit-il dans Terres d’écarts. Pourtant, tout part toujours d’elle et tout y ramène toujours. Je n’ai jamais su où la littérature commençait et puissè-je ne jamais savoir où elle finit pour moi.»

Le Prix Médicis attribué en 1987 aux Eblouissements confirme la justesse de cette prééminence, lui ouvrant de nouvelles portes à Paris où il a toujours refusé de vivre, assumant sa belgitude. Il est symptomatique de constater que ce prix couronne un livre qui parle du dédoublement, cette notion fondamentale dans le parcours intellectuel de Mertens, à travers Godfried Benn, un artiste et poète allemand qui s’égarera un court temps «dans la pire des barbaries». «Une vie ne suffit pas, commente-t-il. Et je suis fasciné par les artistes qui changent de genre.»

Parallèlement à ses romans, Pierre  Mertens a écrit de nombreuses nouvelles réunies dans une demi-douzaine de recueils: Ombres au tableau, Les Chutes centrales, Les Phoques de San Francisco«Dans la nouvelle, le romancier trouve ce que doit être le bonheur du poète, l’exigence, la densité, l’intensité. On n’y dit pas les mêmes choses que dans les romans. La musique, le rythme, la tension ne sont pas les mêmes. On ne peut pas se tromper.»

En 1995, Pierre Mertens est passé, à son corps défendant, des pages littéraires à la rubrique judiciaire avec Une Paix royale. Ce portrait de la famille royale mêlant fiction et réalité s’est en effet vu amputé de plusieurs passages à la demande de la princesse Lilian et du prince Alexandre. «C’était le destin, soupire l’intéressé. J’ai été très affligé que des gens puissent croire que je l’avais fait exprès. Et puis s’est terrible de voir un livre qu’on estime faire l’objet d’attaques.»

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