Éloge de la guillotine


Piero Gobetti naît à Turin en juin 1901. A l’âge de dix-sept ans, il fonde sa première revue politique, Energie Nove. Un an plus tard, il donne naissance à la Ligue démocratique pour le renouvellement de la politique nationale. Il collabore à de nombreuses revues et gazettes culturelles. S’occupe de théâtre. De littérature. Observe avec terreur la naissance du fascisme, qu’il est parmi les premiers à qualifier de mouvement plébéien et liberticide, érigeant, dans la foulée, l’antifascisme en noblesse de l’esprit. Peu après, il donne vie à une deuxième revue philosophico-politique, Rivoluzione liberale, dont l’objectif est de servir de pont entre les élites intellectuelles et les consciences les plus actives du monde prolétaire. Le nouvel organe de presse devient presqu’aussitôt le symbole de l’antifascisme naissant. Et, très vite, Gobetti entre dans la ligne de mire du régime mussolinien – le télégramme du Duce au préfet de Turin restera célèbre : Je vous prie de vous informer et de faire en sorte que l’existence soit rendue pénible à cet opposant insignifiant.

Dans les jours qui suivent, Gobetti est battu à mort. A de nombreuses reprises, Rivoluzione liberale est interdite de parution. Mais il ne se rend pas. Il remet le couvert avec une troisième revue, Il Baretti, à laquelle collaborent Benedetto Croce, Eugenio Montale, Umberto Saba, et une maison d’édition, La Piero Gobetti editore, qui publiera le premier recueil d’Eugenio Montale, Ossi di Seppia. A ce moment, Gobetti a vingt-trois ans. Son souhait est de s’opposer non pas tant au fascisme en lui-même, mais à encore plus dangereux que lui : l’adhésion qu’un message autoritaire, latent ou manifeste, peut rencontrer dans les masses, historiquement enclines à accepter le conformisme, le paternalisme corrupteur. La tendance est lourde, dit Gobetti, à se déshabituer à la critique, au pluralisme des points de vue, à la confrontation ouverte des positions politiques et des idéologies. Il ajoute : le mussolinisme est grave parce qu’il renforce au sein de la population le pli partisan, une déjà faible tendance à l’autocritique, l’habitude d’attendre d’un Deus ex machina son propre salut. Pour cela, enseigne-t-il, il fait allier entre elles – de manière presque hérétique pour l’époque – les conceptions libérale et socialiste. Le point de départ ne doit pas être, selon Gobetti, l’égalité des masses mais bien leur lutte pour la liberté. La liberté ne peut être un privilège réservé aux élites illuminées, mais un potentiel de conquête pour tous, dans tous les champs de la vie sociale. La liberté est une fin politique et morale, précise-t-il, une valeur qui ne peut en aucun cas être sacrifiée, pas même sur l’autel de l’égalitarisme. Justice et liberté sont une éducation permanente à la cohabitation pacifique et tolérante. Liberté de se confronter, acceptation de cette confrontation qui cimente l’esprit de rébellion. La liberté se réalise dans les consciences, dans l’éducation, dans la pratique sociale et politique, elle est la condition préalable pour tout effort égalitariste (éventuel) à venir. En 1922 il écrit, dans  Eloge de la guillotine, sur la non-acceptation du fascisme, sur la non-résignation face au mal, alors que Benito Mussolini n’a pas encore accédé au pouvoir :

Avant d’être une idéologie, annonce-t-il, notre antifascisme est un instinct. Il nous faut concevoir notre travail comme une lutte qui trouve sa nécessité en elle-même, et non pas dans sa divulgation ultérieure. Au monde existe une valeur inébranlable : l’intransigeance, et nous en serons, d’un certain point de vue, en ce moment, ses désespérés serviteurs. Le fascisme, en Italie, est un indicateur de l’enfance parce qu’il marque le triomphe de la facilité, de la confiance, de l’enthousiasme. En cela, il est une autobiographie de la nation. D’une nation qui renonce par paresse à la lutte politique. Durant un moment, nous avons vu des personnes se faire tuer pour une idée, pour un intérêt. Mais déjà nous pouvions entrevoir les premiers signes de fatigue, les premières requêtes de paix. En fin de compte, Mussolini ne représente rien de neuf : mais avec lui on s’est vu offrir la preuve empirique de notre unanimisme, de l’absence de minorités héroïques.  En ce sens, la palingénésie fasciste atteste inexorablement de l’impudence de notre impuissance. Car ni Mussolini ni Vittorio Emmanuele ne disposent des vertus d’un chef, mais les Italiens, eux, ont une âme d’esclave. Alors, à ce stade, exigeons que les tyrans soient des tyrans jusqu’au bout, que la réaction soit une réaction, qu’on ait le courage de lever les guillotines, que les positions soient maintenues au plus loin, que les coups de fouets nous soient portés pour qu’enfin quelqu’un se dresse, demandons la venue du bourreau pour qu’enfin s’ouvrent nos yeux, pour que nous voyions plus clairs. Mussolini peut faire un excellent Ignace De Loyola, mais où trouver un De Maistre qui sache nous donner une doctrine, qui sache conférer de l’intransigeance à son sabre ?

De nombreuses fois arrêté par la police de régime, le 5 septembre 1924 Piero Gobetti est sauvagement agressé par quatre jeunes fascistes qui l’abandonnent inerte sur le marchepied. Pour le mettre à l’abri, ses proches l’enverront en France, où il succombera toutefois quelques mois plus tard des séquelles de cette agression. Il est aujourd’hui enterré au Père Lachaise.

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