Épilogue d’une mésalliance


Leur histoire commune débute en novembre 1993. La classe politique italienne vient d’être balayée par le souffle de l’opération Mains propres. Silvio Berlusconi, orphelin de ses protecteurs, craint d’être emporté par la déferlante éthique qui met le pays sens-dessus-dessous. Il décide de se lancer en politique. Il crée un parti, des étendards, mobilise des supporters, cherche des alliances.

Au même moment, Gianfranco Fini, jeune et obscur député d’extrême droite, est à la tête du Mouvement Social Italien (MSI), fondé dans l’immédiat après-guerre par d’anciens dignitaires fascistes. Son projet proclamé : La mise en place d’un fascisme de l’an 2000. Son fait d’arme le plus significatif : La commémoration annuelle de la Marche sur Rome (par laquelle Mussolini accéda au pouvoir en 1922.) Son ambition : Briguer la mairie de Rome. Mais sans caisse de résonnance, sans accès aux médias, l’audience du MSI est confidentielle, ses cadres dirigeants demeurent inconnus du grand public.

La rencontre avec Silvio Berlusconi va changer la donner. Si j’étais citoyen romain, déclare aux médias le futur premier ministre, je voterais pour M. Fini. Le tabou est tombé. La carrière du leader d’extrême droite est lancée.

Le coup s’avère gagnant. En mars 1994, la coalition de centre-droit, complétée par la Ligue du Nord, emporte les élections législatives. Le parti de M. Fini fournit quatre ministres fascistes au gouvernement Berlusconi Ier. Mais le leader d’extrême droite est un fin politique. Lucide, il sait que la victoire risque d’être éphémère, qu’elle est le fruit d’un moment historique exceptionnel. Et, déjà, le ciel romain se couvre des premiers nuages d’indignation venus des capitales européennes.

La mutation arrive au Congrès de Fiuggi, en janvier 1995. La flamme tricolore du MSI, symbole de la tradition fasciste, s’éteint à jamais. Sur ses cendres émergent les couleurs de la plus respectable Alleanza nazionale. Le virage de la respectabilité est amorcé. M. Fini va même jusqu’à qualifier le fascisme et le nazisme de maux absolus du vingtième siècle. Dans la foulée, il devient Ministre des Affaires étrangères, Vice-Premier ministre, Président de la Chambre des Représentants. Point d’orgue : Silvio Berlusconi annonce publiquement qu’en cas de création d’un parti unique, Gianfranco Fini sera son successeur.

Aussitôt dit, aussitôt fait : Alleanza nazionale et Forza Italia fusionnent pour donner naissance au Peuple de la Liberté. Mais, très vite, l’évidence se fait jour. Le leader maximo, même déclinant, ne peut avoir de successeur pour la simple et bonne raison que son projet politique se résume à sa propre personne. Le Parti, les idées, le programme, il s’en moque. Sans sa puissance médiatique, sans sa relation privilégiée à l’opinion, aucun de ses suiveurs inféodés ne serait élu. Point n’est donc besoin de consulter, de réunir, de se concerter. Dans sa conception de la politique, alliance rime avec subalternité.

La stratégie du parti unique n’a donc pas d’avenir, elle ne survivra pas à la personne du Roi Silvio, se dit à lui-même Gianfranco, qui décide dès lors de changer de posture. Dès la victoire du centre-droit aux législatives de 2008, il se construit une image en contraste. Celle d’un libéral cultivé, ouvert au dialogue avec l’opposition, respectueux des règles constitutionnelles. Il se prononce pour le droit de vote aux immigrés, se montre favorable à l’euthanasie. Fonde des groupes de réflexion. Recommande le respect permanent de la séparation des pouvoirs et des corps constitués.  Bref, il travaille à la création d’une alternative à droite, à l’incarnation, au sein de son propre camp, d’une offre politique qui dépasse la monarchie médiatico-charismatique de Silvio Berlusconi.

Les élections régionales de ce mois de mars confirment le diagnostic. Le parti a perdu plus de deux millions et demi de voix en un an. Mais le peuple souverain, qui aime se soumettre aux grands monomanes, confirme la ligne populiste du premier ministre, renforce sa position  la tête de la coalition de centre-droit. A titre personnel, c’est un vrai plébiscite. Le message est on ne peut plus clair : Sans Silvio, point de salut. Sans Silvio, Gianfranco redeviendrait plus que probablement un personnage secondaire de la vie politique italienne.

Ses lieutenants l’ont parfaitement compris. Après qu’il eût menacé le premier ministre, ce jeudi 15 avril, de créer des groupes parlementaires autonomes à défaut d’une réorientation politique du Peuple de la Liberté, l’ensemble des ministres issus de feu Alleanza nazionale a aussitôt désapprouvé son initiative. L’écrasante majorité des parlementaires en a fait de même dès le lendemain. Car ce qui importe aux hommes de parti n‘est pas l’idéal mais la victoire. Voilà pourquoi, dit-on, une politique sans soutien populaire vaut bien moins qu’un soutien populaire sans politique.

#Berlusconi #GianfrancoFini

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