461 volts

Un documentaire, Le jeu de la mort, récemment diffusé sur plusieurs chaînes publiques (Belgique, France, Suisse), a réactualisé de célèbres travaux de Stanley Milgram, en les adaptant dans l’univers de la télévision. Dans l’une de ces expériences, des personnes volontaires, endossant le rôle d’un questionneur, demandaient à un candidat (en réalité un comédien engagé pour la cause) de mémoriser une série de mots associés, puis interrogeaient celui-ci : chaque fois qu’il se trompait (c’est-à-dire vraiment chaque fois, pour faire monter la pression), le questionneur recevait l’ordre de lui envoyer une décharge électrique. Ce dispositif a été reproduit dans la fiction d’un jeu télévisé, avec un décor, une présentatrice, un public. Et surtout des règles simples : obéir aux injonctions de l’animatrice constamment à la relance en faisant miroiter l’importante somme d’argent à la clé, ne tenir aucun compte des cris et des supplications (factices, on l’a vu) de la victime, bref résister victorieusement à toute obstruction morale, ne pas abandonner la partie et pousser obstinément, à chaque erreur, la manette d’envoi d’une dizaine de décharges, allant de 15 à 460 volts.

Cette émission est naturellement une critique acerbe de l’emprise de la télévision sur «le temps de cerveau disponible» du spectateur, et singulièrement de cette télé-réalité, qui paraît avoir trouvé des procédés infaillibles et toujours renouvelés pour mettre en scène la veulerie des joueurs, ou cette sorte de complaisance des sujets à accepter que leurs affres et leurs conflits soient scénarisés en échange d’un passage à l’écran. Sans compter leur capacité sans limite à l’écrasement de l’Autre, maillon forcément faible dans leur course à la reconnaissance d’un jour ou d’un soir.

La thèse de l’émission, selon laquelle la télévision est avant tout un instrument de domination symbolique, a encore été accentuée par un débat (sur France 2) qui la suivait immédiatement, et dont les journaux se sont fait l’écho. Selon une technique éprouvée, le présentateur, véritable démiurge censé garantir la transparence d’une expression libre – mais en réalité dûment averti, en amont, de quelques particularités des participants, obtenues au préalable par téléphone, et maître, en aval, du montage final –, s’est laissé aller à des considérations personnelles sur l’un de ses invités. Celui-ci, en effet homosexuel (mais qui souhaitait ne pas le faire savoir), s’est alors insurgé contre cette pratique, d’autant plus après la vision d’une fiction qui remet en cause le statut et le rôle d’un animateur de plateau télé : sur quoi l’animateur lui a rétorqué que, puisque c’était son émission, il lui ordonnait d’en sortir : ce à quoi l’invité s’est refusé. Bref, l’animateur a littéralement pété les plombs : et probablement n’aurait-il pas résisté à l’envoi d’une bonne décharge électrique (d’une intensité encore supérieure au maximum toléré par Le jeu de la mort, par exemple de 461 volts) à l’impertinent qu’il affrontait.

Tout cela n’est, bien sûr, guère étonnant. La télévision, de nos jours, est surtout un outil qui débite au kilomètre des inepties ou des insanités, sous couvert de montrer «la vraie vie» ; quant aux «débats de société», ils sont totalement instrumentalisés par la production, qui écarte toute parole qui pourrait déborder de repères strictement cadrés. Au contraire, par son ton inquisitorial, l’animateur soumet celui qui veut faire entendre sa voix à la question et au tribunal de l’opinion, dont il s’autoproclame l’arbitre, alors qu’il n’en est en somme que le préposé à l’animation des mêmes fêtes et rituels obligés. Bref, il travaille sans filet mais pas sans filtre ; il mime la prise de risque mais récuse toute parole risquée ; il feint de se mettre en danger mais étouffe toute situation dangereuse pour son statut et son aura de Grand Prêtre, ordonnateur des «pompes et circonstances» médiatiques.

Ce débat tronqué, suivant précisément une émission critique sur la manière de manipuler le spectateur, n’est que le plus récent exemple de cette tendance lourde : le temps de la réflexion et du recul est encore de trop, et ne trouvera bientôt plus à se caser dans le riant panorama des images qui défilent.

A la télévision, en dépit des manifestations qui en subsistent encore ici ou là, le ralenti n’est plus autorisé.

#Milgram #téléréalité #télévision

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