Lol !

Dans un livre plus que remarquable, « La Perversion ordinaire »(*) , Jean-Pierre Lebrun, psychanalyste lacanien mais parfaitement lisible, entame son essai par évoquer une « crise inédite de légitimité ». Il la situe notamment dans le cadre familial contemporain, au sein duquel les parents « ne savent plus dire non ». Et certes : « Il n’y a pas de traces dans l’Histoire d’une génération de parents qui ne se reconnaissent pas la légitimité de pouvoir – et même de devoir – signifier des interdictions à leurs enfants. Aujourd’hui, comme nous le savons, beaucoup de parents se sentent même obligés d’être toujours en mesure de répondre à leurs demandes, et l’argument qu’ils finissent par donner au clinicien pour justifier leur comportement est que leur enfant, sinon, risque de ne plus les aimer » (p. 19 et 20). Nombreux serons-nous à nous reconnaître en tant que parents dans de tels propos, ce qui est en effet mon cas.


Cet effacement de la légitimité caractérise ce que l’on a été heureux et fier d’appeler l’avènement de la famille « démocratique », au sein de laquelle toute décision se négocie entre parties qui, quel que soit leur âge, prétendent se trouver sur le même pied. C’est oublier un peu vite que le système démocratique n’est pas exclusif d’une structure permanente de pouvoir, en fonction de laquelle se déterminent divers niveaux d’autorité. Lorsque la loi est promulguée par ceux à qui cette tâche revient, tous les citoyens sont censés s’y conformer, et il existe des dispositifs pour éventuellement les y contraindre, police, justice, et autres dépositaires légitimes du droit de faire respecter les règlements. Ces dispositifs expriment ce qu’empruntant à Lebrun on peut désigner comme la « négativité » par rapport au citoyen, cet Autre qui procède sans doute de lui-même par l’élection au suffrage universel, mais qui s’autonomise ensuite, chacun de nous conservant la capacité de le contrôler, mais non de refuser de se soumettre à ses édits.

Une famille, selon ce schéma, ne peut être « démocratique » que par abus de langage. De nos jours, cet Autre est mis en cause au nom du principe de jouissance que nous avons-nous-mêmes prétendu généralisable. Rappelons-nous : « Il est interdit d’interdire » et autres formules creuses qui, en mai 1968, ont fait battre d’innombrables cœurs dans des poitrines petites et moyennes bourgeoises d’enfants plutôt gâtés. Ce n’est pas d’ailleurs seulement au sein des familles que l’Autre s’est trouvé forclos, mais c’est la société tout entière qui se retrouve affectée par le phénomène dans laquelle le sociologue décèlera l’influence insigne de l’idéologie de la consommation de masse. A l’échelon politique, tout se passe comme si le contrat social, cette abstraction imaginaire sur laquelle reposent nos régimes démocratiques, n’était plus capable de secréter cet Autre dont il fait le dépositaire et le gestionnaire de ses lois, ce qui l’amène paradoxalement à devenir son propre autre, et donc à reproduire à cet échelon l’aliénation qui se donne à voir à celui de l’économie vue sous l’angle de la consommation (pour ce qui est de celui de la production, Marx a écrit à ce sujet des choses dont on redécouvre, en ces temps de crise majeure, toute la pertinence).

Ces propos, forcément partiels et lapidaires, trouvent une illustration dans le film récemment sorti de Lisa Azuelos, « Lol » (avec Sophie Marceau, radieuse, mais ce n’est pas le lieu d’en parler ici), qui traite des rapports d’une mère de quelque quarante ans avec sa fille aînée et les copains de celle-ci. On pourra reprocher à ce film d’être tourné dans un cadre parisien branché et apparemment ignorant de l’existence d’une crise économique. Mais on appréciera la véracité des portraits, la description pertinente du milieu « culturel » dans lequel vivent ces enfants de bobos, l’exactitude lexicale de leurs relations verbales. A tout moment, les adultes se trouvent opposés, parfois durement, à des adolescents qui dénient toute légitimité à leurs velléités d’affirmer leur autorité. Il ne s’agit pas de la classique « révolte adolescente », qui s’en prend à l’autorité pour la faire plier, mais bien d’une attitude qui consiste à nier son existence même. L’adolescent, en l’occurrence, n’a plus besoin de ses parents sauf en qualité de guichet automatique d’argent de poche. Il se suffit à lui-même, du moins en tant que membre d’une bande, du reste à géométrie variable, le papillonnage n’étant pas le moindre de ses traits anthropologique.

Au début du film, alors qu’elles prennent leur bain ensemble (comportement « moderne » s’il en est), la mère remarque que sa fille s’est rasé les poils pubiens (c’est dit, ce n’est pas montré), et lui en fait le reproche. D’emblée, l’autre lui répond qu’il s’agit de son propre corps et qu’elle en est la seule propriétaire. Le ton est donné, et il me semble assez juste.

Ce refus de la négativité, je l’ai dit, déborde largement le cadre familial. Il concerne toute la société et ses modes de régulation politique. En fin de compte, il rend la démocratie, la vraie, de plus en plus introuvable, et, par conséquent, impossible.

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