Actes Noirs ne perd pas le Nord

En 2006, Actes Sud a créé Actes Noirs pour y publier le premier tome de Millenium, la trilogie de Stieg Larsson. Avec aujourd’hui un catalogue riche de quelque deux cent cinquante titres en provenance du monde entier (et parfois de France), cette collection n’a jamais perdu son tropisme scandinave, comme le prouvent les huit polars et thrillers issus de Suède, du Danemark et d’Islande.


Des cinq États scandinaves, la Suède est sans doute le plus traduit en français. Chez Actes Noirs, sa « star » est Camilla Läckberg, dont un court roman, Femmes sans merci, a récemment paru. Féministe à sa manière, il met en scène trois femmes : Ingrid, une ancienne journaliste trompée par son mari, un célèbre rédacteur en chef pour lequel elle a renoncé à sa carrière ; ex-compagne d’un mafieux russe assassiné, Victoria s’est vendue, par petite annonce, à un Suédois lâche et méprisable qui la traite comme un objet sexuel et dont, sans passeport, elle est prisonnière ; Birgitta, enfin, qui n’a jamais fait de mammographie pour ne pas que soient découverts les hématomes provoqués par les coups de son mari, apprend qu’elle a le cancer du sein. Toutes trois vont se venger, et se rencontrer.


De Lars Kepler, pseudonyme d’un couple d’écrivains, Actes Noirs a déjà publié sept livres (dont L’Hypnotiseur, Le Pacte ou Désaxé) avant Lazare. Dans cette septième enquête, l’inspecteur Joona Linna n’est pas au mieux : tandis que le crâne de son épouse est retrouvé dans le congélateur d’un homme retrouvé mort dans son appartement d’Oslo, il tente de protéger sa compagne et fille d’un tueur à gages qui semble avoir resurgi en Allemagne alors qu’il est censé avoir été abattu par une de ses collègues. Serait-ce de la parano de sa part ? C’est en tout cas terriblement efficace, tout comme Recalé, signé par un autre tandem, de producteurs cette fois-ci, Michael Hjorth (un des créateurs de la série télé Les enquêtes d’Erica d’après les romans de Camilla Läckberg) et Hans Rosenfeldt (scénariste de la série The Bridge). Cette nouvelle enquête de Sebastian Bergman donne vie à un fantasme de tout téléspectateur : trucider un animateur de téléréalité. Auquel le tueur, petit malin, fait passer un test de culture générale avant de l’envoyer ad patres. Comme très souvent, dans les polars nordiques, à côté de l’enquête elle-même, une grande place est accordée à la vie privée des différents personnages.


L’épidémie, qui voit l’entrée d’Asa Ericsdotter chez Actes Noirs, possède un écho à la fois politique et universel : sa campagne, le nouveau Premier ministre suédois l’a axée sur la lutte contre l’obésité. Tout est ainsi mis en place en vue de l’éradication de ce fléau. Mais, on le sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions, et ce qui était au départ un combat louable se transforme en une mécanique oppressive et discriminatoire. Le nouveau slogan de l’inflexible dirigeant est de « n’accepter aucun compromis » : l’Histoire nous a montré où cela pouvait mener. Le pays du crépuscule, de Marie Hermanson, auteur d’un redoutable premier thriller, Zone B, plonge le lecteur dans un tout autre univers. L’héroïne et son amie travaillent chez une vieille dame, riche propriétaire persuadée de vivre dans les années 40. Elles font mine de croire à cette lubie, organisant par exemple de somptueux repas auxquels personne ne goûte. Jusqu’à se dire qu’elles pourraient bien en tirer profit.


Cap plus au sud, au Danemark, avec Michael Katz Krefeld dont Disparu possède une passionnante – et glaçante - portée historique. En enquêtant sur la disparition d’un comptable, son héros, un flic mal dans sa peau en deuil de l’assassinat de sa petite amie, croise une autre histoire remontant à la chute du Mur de Berlin et mettant en scène un agent de la Stasi, la terrible police politique est-allemande. Suivant le schéma classique de l’alternance des époques, le lecteur découvre ainsi un monde particulièrement terrifiant et parfaitement documenté. Qui dit Danemark dit aussi Groenland, cet immense territoire arctique qui lui est rattaché, comme le rappelle La fille sans peau, premier tome d’une trilogie de Mads Peder Nordbo. C’est à Nuuk, sa capitale, où le corps d’un Viking extrait de la glace a été retrouvé avant de mystérieusement disparaître, que se rend non pas un policier, mais un journaliste, qui plonge dans d’anciennes et peu ragoûtantes affaires non résolues, d’inceste notamment. Au-delà de l’excellente intrigue, ce polar est l’occasion de découvrir la société groenlandaise peu connue chez nous, ses liens de sujétion au Danemark, la désespérance des Inuits dont la culture ancestrale est niée, la violence sourde qui l’habite, la puissance de la nature, etc.

L’Islande est peut-être l’un des pays au monde qui compte le plus d’écrivains par habitant, et singulièrement des auteurs de polars (Arnaldur Indridason est le plus connu d’entre eux). Souvent, leurs livres permettent de découvrir la réalité et l’histoire d’une île qui, par son isolement, ne cesse d’intriguer. Même si c’est moins le cas avec Absolution, le nouveau polar d’Yrsa Sigurdardottir où l’on retrouve le duo formé d’Huldar, inspecteur quelque peu rude, en bagarre avec sa supérieure et peu aimé de ses collègues, et Freja, une psychologue pour enfants. Une lycéenne est retrouvée morte, puis un autre. Le point commun entre eux deux, ce sont le harcèlement scolaire et les réseaux sociaux, Snapchat où l’on voit l’une des deux victimes mise à mort, Facebook et son déversement de haines. Violente investigation dans un univers dramatiquement actuel.