Agenda ouvert

La dernière (mais non la moindre) ruade de Sarkozy jette la lumière la plus crue sur la réelle dimension du personnage – en insistant plus que de raison sur son intuition historique, il ne parvient à mettre en avant que son caractère d’histrion – et, plus sérieusement, sur le traitement dont il fait l’objet, notamment dans la presse. Il a donc affirmé, sur sa page Facebook, avoir été présent, dans la nuit du 9 novembre 1989, et avoir participé à l’ouverture du Mur (en y apportant le coup décisif, qui sait ?) : son Premier Ministre, François Fillon a assuré l’avoir croisé à Checkpoint Charlie (au beau milieu de la population locale en délire, on l’imagine), ce qui, apparemment, suffit à attester le fait. Tout cela serait d’une «grande quantité d’importance nulle », selon la formule de Lautréamont, si quelques mécanismes dignes d’attention ne s’en dégageaient. D’abord, il est clair qu’un tel récit a une toute autre allure (pour tout dire plus glamour) que celui de l’amie (Angela) Merkel (pourtant autrement plus concernée de prime abord), qui a raconté avoir, au sortir d’un sauna, fort prudemment accompli une sorte de reconnaissance en direction de la Porte de Brandebourg, avant de rentrer chez elle et de regarder la suite à la télévision ; ne s’autorisant, quelques jours plus tard, que l’audace de boire un café en terrasse sur un grand boulevard, à l’Ouest. D’autre part, on a assez dit que, le 9 novembre au matin, personne ne pouvait prédire ce qui se passerait le soir même, et qui s’est décidé sur un lapsus d’un porte-parole du régime de la RDA lors d’une conférence de presse improvisée. Ce récit si flamboyant, et maintenu contre toute évidence par l’Elysée, a été entièrement démonté : au final, la presse allemande (aux premières loges, quoi qu’on en dise) a moqué l’arrogance et la désinvolture du prétendu visionnaire. Mais la morale n’est pas sauve pour autant : car des journalistes ont sans doute dû travailler à temps plein pendant plusieurs jours sur ces sornettes pour remonter les pistes et confronter les versions et enfin confondre, enquêtes et recoupements à l’appui, le plaisantin. C’est bien là le problème : en mettant en pratique le précepte des spin doctors de George W. Bush ou de Tony Blair de «tenir l’agenda» et de contraindre ainsi la presse à courir constamment derrière lui, Sarkozy a réussi à opérer un renversement et à créer une dépendance autour de sa personne et de ses faits et gestes. Les conséquences de ce raid permanent sont simples : en France, littéralement, il n’y a plus rien ni personne d’autre que lui de durable (ce mot étant compris ici au sens de : jour après jour), y compris sur le plan politique, et singulièrement de l’opposition à son programme. Dans ce contexte, la teneur de ses déclarations n’a pas vraiment d’importance : tant pis pour la cohérence et la pertinence des propos : l’essentiel est d’être en tête sans se retourner. Dès avant qu’il entame son mandat, il était patent que la présidence de Sarkozy allait conjuguer des pouvoirs hors de proportion (à l’origine faits sur mesure pour De Gaulle, certes d’une autre trempe) et un narcissisme sans limites et sans retenue : ces deux traits devant forcément s’épauler l’un l’autre. C’est définitivement le cas : et il est certain que l’élection présidentielle de 2012 portera bien davantage sur sa personne (sa manière de gouverner, son style tapageur et vaniteux, ses ruptures auto-proclamées) que sur son bilan (aux dernières nouvelles plutôt maigre et en demi-teinte). Dans le dernier film (pas très bon) de Costa Gavras, Eden à l’Ouest, le clandestin qui veut monter à Paris voit au loin, depuis la fenêtre d’un train, un personnage à cheval qui trottine, seul. Derrière lui, on aperçoit une sorte de char à bœufs, d’où émergent une forêt de micros et de caméras. C’est une image qui renvoie à la fin de la campagne de 2007 : Sarkozy hilare paradant en selle en Camargue, et les journalistes le suivant, parqués dans une charrette pour recueillir la parole presque présidentielle. C’est aussi une image autrement plus violente, dans sa cruelle nudité, que celles de la soirée au Fouquet’s avec les potes du showbiz ou de la retraite «monacale» (histoire de se pénétrer de la fonction) sur un yacht au large de Malte, après la victoire. Une image que, en d’autres temps, on aurait pu voir peinte en couleurs criardes sur un Mur, du côté de Kreuzberg…

#Mur #Sarkozy

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