Aimé de Dieu

Salieri: Leave me alone. – Father Vogler: I cannot leave alone a soul in pain. – Salieri: Do you know who I am? – Father Vogler: It makes no difference. All men are equal in God’s eyes. – Salieri: …Are they…?


Le 2 novembre 1979, Amadeus se jouait pour la première fois au Théâtre National de Londres. La pièce de Peter Shaffer fut un tel succès qu’elle fut adaptée cinq ans plus tard au cinéma, sous la direction du tchèque Milos Forman, réalisateur du Vol au dessus d’un nid de coucou. Shaffer et Forman ont passé des mois à adapter la pièce pour accoucher du scénario idéal. Le résultat est un réel chef-d’œuvre, un grand classique qui fut sacré aux Oscars en remportant 8 statuettes. C’était il y a tout juste 25 ans. Forman fera d’autres grands films (Man on the Moon, c’est lui), mais ne fera jamais aussi bien.

Amadeus est un film qui fait partie de ma vie, qui fait partie de moi. Un matin, avant de partir à l’école – je devais avoir 10 ou 11 ans –, je passe par la salle de bains de mes parents pour leur dire au revoir. Ma mère me dit alors avec un sourire malicieux : « Hier soir nous avons enregistré un film pour toi. » Connaissant mon amour grandissant pour la musique classique et le cinéma, mes parents avaient visé juste. Trop jeune évidemment pour saisir tous les ressorts dramatiques, la première vision fut néanmoins un choc. J’étais fasciné, captivé. Et cette bonne vieille VHS a tourné énormément.

Des années plus tard, j’ai redécouvert le film lors d’un de mes cours à l’IHECS, où l’on étudiait « l’unité filmique » – la seule branche de première candi où je n’ai manqué aucun cours. Cette analyse détaillée n’a fait que confirmer ce que je pensais depuis toujours : ce film est extraordinaire. Ajouté à cela le label « film de mon enfance », je me plais depuis lors à dire qu’Amadeus est « mon film préféré ». C’est pratique, ça me fait une réponse toute faite que je donne à ceux qui me pos(erai)ent encore la question.

Je le revois environ une fois par an. Comme tous les grands films, Amadeus défie le temps. Cette œuvre ne prendra jamais une ride, parce qu’elle est un immense accomplissement esthétique et artistique, et parce qu’elle touche à ces choses en l’homme qui sont universelles. Eternelles. L’amour du beau, le besoin de créer, la jalousie, la soif de reconnaissance, l’égoïsme… sans oublier l’une des plus terribles inventions de l’homme : la fatalité. L’idée de Peter Shaffer, pour cette histoire, est aussi simple qu’intelligente. Comment raconter la vie d’un des plus grands génies de l’Histoire ? Par les yeux d’un autre. Cet autre, à la fois narrateur et antagoniste, c’est Antonio Salieri, celui dont la rumeur – infondée – racontait qu’il avait assassiné Mozart. Installé à Vienne, Salieri a réalisé son rêve : il est le compositeur de la cour. L’Empereur, qui n’a pas d’oreille, est pleinement satisfait. Tout allait bien, « jusqu’à ce qu’il arriva… » Salieri se sentira rapidement écartelé, jusqu’à la folie, entre l’admiration infinie pour la musique « miraculeuse » de Mozart et la jalousie noire de haine. Il ruinera sa carrière, mais ne pourra s’empêcher de suivre de près le travail du génie. Il fera tout pour qu’il n’y ait que cinq représentations de Don Giovanni, mais assistera en cachette à chacune d’entre elles, terrassé par tant de beauté. Simple conflit porté par la jalousie ? Non. L’idée géniale, dans cette histoire, c’est que le conflit n’a pas lieu entre Salieri et Mozart, mais bien entre Salieri… et Dieu ! Convaincu que Mozart écrit sous inspiration divine, Salieri deviendra fou de rage et de jalousie de voir cette « créature » obscène et vicieuse dotée du talent divin, et non pas lui, le grand Salieri, qui a toujours consacré sa vie au Tout-Puissant, lui offrant vertu et chasteté. En guerre contre le divin, Salieri s’est juré de détruire Mozart. Par vengeance.

Pour ficeler cette idée passionnante, Shaffer s’est forcément permis quelques libertés. Autant de fantasmes réjouissants, tous habilement liés aux éléments biographiques authentiques. Le plus beau de tous survient à la fin. Le Requiem, dont le commanditaire fut effectivement inconnu, est ici commandé par un Salieri masqué qui a l’intention de s’approprier l’œuvre… après avoir assassiné Mozart. Dieu et son petit chouchou en auraient fini de rire de lui. A lui la gloire, la reconnaissance, la postérité ! Evidemment, rien ne se passe comme prévu. Mozart meurt d’épuisement, laissant son Requiem inachevé, ignorant qu’il vivra dans les cœurs des mélomanes pour l’éternité. « M’aimez-vous ? M’aimez-vous vraiment ? » demandait-il sans cesse. Aujourd’hui, la question fait sourire. Salieri, dans l’histoire de Peter Shaffer, terminera dans un asile, rongé par la culpabilité, torturé de voir son œuvre tomber petit à petit dans l’oubli. Il s’autoproclamera Saint Patron des Médiocres.

Dieu merci, le film biographique « ultime » sur Mozart s’écarte donc des chemins classiques et offre une histoire d’une puissance dramatique phénoménale. Au-delà de ce brillantissime scénario – et malgré lui – le film reste bien sûr extrêmement intéressant sur le plan historico-biographique. La reconstitution d’époque (y compris le contexte sociopolitique) est minutieuse et l’essentiel de la vie de Mozart, malgré les libertés déjà susmentionnées, y est rendue avec justesse et amour. Et puis, on y voit Mozart composer, encore et encore, diriger ses opéras (encore un fantasme)… Notons au passage : son rire irritant n’est que pure fiction et fut rajouté par souci de dramaturgie (« That was God laughing at me. Through that obscene giggle. »).

Le film ne serait en aucun cas une réussite si la direction musicale n’avait pas été à la hauteur. Quiconque s’intéresse à la musique au cinéma se doit d’étudier de fond en comble la musique dans Amadeus. Qu’elle soit diégétique (dans l’action), extra-diégétique (hors du film, celle que l’on nomme « musique de film ») ou mentale (celle qui est dans la tête des personnages), la musique de Mozart est partout : elle constitue un personnage à part entière. La scène où Mozart dicte le Confutatis à Salieri est un pur moment d’anthologie. Cette scène-là, pur fantasme, c’est la perfection, c’est du cinéma à l’état brut, touché par la grâce.

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