Alain Resnais, en tout grand


Chaque mercredi, dans ses pages cinéma, Libération demande à une personnalité liée au 7ème art qui est, selon elle, le «cinéaste absolu». Il paraît que Kubrick est le plus souvent mentionné. Pour ma part, je citerai Fellini et Resnais qui, tous deux, n’ont cessé d’investiguer des voies nouvelles et passionnantes tout en restant rattachés à une sorte de pignon central qui leur donne leur cohérence. Chez le réalisateur d’Hiroshima mon amour, ce pourrait être le temps, la mémoire, la mort, le destin, toujours abordés sous des angles singuliers, parfois iconoclastes, déroutants même, souvent ludiques, voire farceurs. L’album somptueux que lui consacre le critique et essayiste Jean-Luc Douin, paru peu avant sa mort le 1er mars dernier à l’âge de 91, évoque ses films et rappelle l’apport de cet artiste à son art en mettant en exergue certains éléments de son travail. Resnais avait plusieurs passions qui, toutes, se sont retrouvées à un niveau ou à un autre dans ses films: son goût éperdu pour le surréalisme (il a d’ailleurs réalisé en 1946 un premier long métrage fondé sur l’écriture automatique, Ouvert pour cause d’inventaire, semble-t-il disparu) ou son amour de jeunesse pour la bande dessinée (Bilal a fait la splendide affiche de Mon Oncle d’Amérique et a travaillé sur les décors de La Vie est un roman, Floc’h a dessiné plusieurs affiches) et pour la littérature populaire (il a un temps envisagé de porter au cinéma Harry Dickson du Belge Jean Ray). Ou encore son intérêt plus tardif pour le théâtre. «Quand j’étais enfant, j’ai d’abord détesté le théâtre, confie-t-il dans le long et riche interview qui ouvre l’album. Le cinéma muet me paraissant beaucoup plus intéressant.» Mais lorsqu’il a vraiment découvert cet art de la scène, il l’a adopté, le mettant à égalité avec le cinéma, allant même jusqu’à en faire, à partir de Mélo en 1986, une composante de ses films. «J’ai longtemps rechigné à faire des adaptations de romans au cinéma, mais je n’ai pas de ces préventions à l’égard du théâtre, poursuit-il. A tous mes scénaristes, j’ai toujours demandé une écriture, une langue de théâtre, un son qui ne soit pas celui de la vie quotidienne. J’assume que mes acteurs aient un jeu théâtral car à aucun moment je ne cherche à tromper le spectateur en lui faisant croire qu’il n’est pas au spectacle. J’aime que la réalité soit un peu décalée…» Ce jeu sur les conventions qui lui plaît tant, le réalisateur de Smoking/No Smoking l’a exploité dans plusieurs de ses derniers films, inventant un nouveau genre qui serait à la fois théâtral et cinématographique. Si cet ouvrage se lit – les textes accompagnant chacun des films sont très intéressants -, il se regarde aussi avec bonheur et émotion. Les illustrations sont en effet d’une qualité et d’une variété rares. En plus de très nombreuses photos, figurent par exemple une page du scénario d’Hiroshima mon amour ou la photocopie d’une lettre envoyée du Japon par Resnais à Duras, une page illustrée du scénario de L’Année dernière à Marienbad, le Manifeste des 121 prônant le refus d’aller se battre en Algérie dont le cinéaste fut signataire, une planche-contact de Stavisky, les décor de Ma vie est un roman imaginés par Enki Bilal, les dessins de Floc’h pour Smoking/No Smoking, ses silhouettes découpées pour le générique de Pas sur la bouche ou encore les maquettes réalisées par Jacques Saulnier pour de nombreux films (notamment le décor des Herbes folles). Sont également reproduites pleine page les affiches de ces films, quasiment toujours magnifiques. Le livre se termine par les interviews et témoignages de plusieurs 0complices du cinéaste: Sabine Azéma (qui était sa compagne), André Dussolier, Pierre Arditi, Jacques Saulnier, les producteurs Jean-Louis Livi (qui a produit ses trois derniers films) et Bruno Pesery, l’illustrateur Floc’h (auteur des cartons ou des génériques de quatre films) et la scripte Sylvette Baudrot.

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