Atlantide

L’Atlantide est-elle autre qu’une triple question jamais posée ? Sur la scène de l’Atlas, devant l’abîme d’ombre où s’offrent les décombres, malgré moi je grimace. Rouge est l’écume de la mer des boues déversées par les oueds après le déluge des derniers jours. On dirait un sang rameuté depuis l’autre rive par les sorcelleries d’Haïti. Plus loin que l’horizon se cache quelque chose qui est là, devant mes yeux aveugles. Invisible autant que les antipodes. C’est l’Atlantide quotidien. Ce geste, ce mot, ce foulard de femme à chaque instant parlent d’un insondable continent comme d’une musique engloutie. D’où vient-il que mes pas aient pu s’égarer jusqu’ici ? Je veux dire, quelques centaines de mètres en surplomb d’Agadir, face à l’Atlantique, sur ce qui demeure de l’ancienne casbah ravagée par un tremblement de terre il y a – presque jour pour jour – cinquante ans. Il s’en fallut d’un vaste mouvement de charité internationale, en ce mois de février 1960, pour que les cinquante mille morts fussent rassasiés en vivres, boissons fraîches, vêtements propres, ainsi qu’en bonnes intentions idéologiques… Surtout, ne pouvait pas être envisagée la question : c’est quoi l’Afrique ?

En un autre siècle, il avait fallu que la capitale du Portugal s’effondrât sur des assises immémoriales pour qu’une vaste interrogation traversât un continent qui ne fut pas avare, pour les centaines de milliers de morts, en vivres et bonnes intentions théologiques… Surtout ne pouvait être posée la question : c’est quoi l’Europe ?

Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement haillons, murs de carton, toits de tôle – débris de chair – d’une île des Caraïbes que les entrailles de l’Atlantique ont avalés : toute la Pyramide humaine fut siphonnée sans le savoir par ce soupirail des profondeurs. Car il ne faut pas croire les apparences qui montrent la Pyramide plus que jamais triomphante. La Pyramide, à la renverse, est sous eau ! Ses faux prophètes, aux ordres de CAPITOTAL, ont beau s’égosiller, tels des muezzins sur leurs miradors, et diriger le troupeau des esclaves dans un Sens Unique en se voulant les maîtres du Sens du Sens idéologique, partout court une rumeur parmi les foules tyrannisées : Ils ont volé la Terre Promise ! Ils ont volé la Terre Promise ! La gueule de la mer a de ces fringales dont il vaut mieux ignorer le Sens du Sens du Sens, à l’heure où plus de cent mille morts jouissent en Haïti des solidarités internationales. Vivres, boissons, bonnes intentions capitotaliques… Surtout ne pas poser la question : c’est quoi l’Amérique ?

L’Atlantide est-elle autre qu’une triple question jamais posée aux angles ayant délimité le commerce triangulaire qui fonda notre monde ? Comme la fosse d’un théâtre s’étend la mer où gît l’île perdue dont les Anciens nommèrent les parties visibles Iles Bienheureuses, et dont le fond se tapisse de millions de crânes. Ne devinez-vous pas, sous les profondeurs, quelque continent peuplé de vos propres fantômes ? Scrutez bien la surface : n’a-t-il pas votre visage, l’être qui fait des signes entre trois eaux ? Cet Atlante vous parle – contre le Sens technique et le Sens du Sens idéologique, il dit le Sens du Sens du Sens ! Aux dépens de tous les bavardages, il exprime l’essentiel de ce que vous fûtes, êtes, pourriez être – et ne voulez pas savoir.

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