Audiolib, l’autre bibliothèque

Les romans lus sur CD constituent un excellent remède contre l’impatience et la nervosité dans les embouteillages et contre l’ennui et la lassitude lors de longs trajets en voiture (du moins pour les véhicules qui disposent encore d’un lecteur ad hoc, ce qui n’est plus toujours le cas). Depuis un certain nombre d’années, Audiolib s’est lancé sur ce marché avec une vigueur et un éclectisme assez remarquables. Alors que les dramatiques radio, comme on en entend encore sur France Culture ou France Inter, sonnent généralement très faux, manquant terriblement de naturel, le fait que ce soit la même personne qui prenne tout en charge, le récit lui-même et les différents personnages, passe en général très bien. Et, pour autant que ce soit un bon livre, ce prisme convient à tous les genres.


Envoyée spéciale de Jean Échenoz (lu par Dominique Pinon) et Joseph, de Marie-Hélène Lafon (lu par Marie-Christine Barrault), deux textes très écrits, sont de formidables bonheurs d’écoute. La subtilité du choix des mots et des tournures de phrases chez le premier, sans parler de son humour, constituent un ravissement pour l’oreille, de même que la prose sobre, tranchante, sans jamais être sèche, du second. Les Choses, de Georges Perec (lu par Raphaël Personnaz), magnifique roman intemporel, permet de replonger avec profit dans l’univers de l’un des plus grands écrivains français de la seconde moitié du XXe siècle. Et L’élégance des veuves, d’Alice Ferney (lu par Dominique Raymond) invite à découvrir une excellente romancière actuelle encore trop peu connue. Mais, en revanche, l’exercice peu s’avérer douloureux, comme c’est le cas avec Ma reine, de Jean-Baptiste Andrea (lu par Guillaume Jacquemont). Ce premier roman paru l’an dernier, encensé par la critique et couronné par plusieurs prix, dont le narrateur est un adolescent fugueur pas tout à fait normal, multiplie les clichés les plus éculés, tant dans l’écriture que dans les situations mises en scène. Et, évidemment, si le roman est médiocre, rien ne peut venir le rattraper, comme c’est le cas avec l’affligeant Minute, papillon, d’Aurélie Valognes (lu courageusement par Maia Baran), auteure qui, paraît-il, connaît un grand succès.


J’étais en partie passé à côté de La Disparition de Josef Mengele, prix Renaudot 2017, dont la lecture ne m’avait pas totalement convaincu. Son écoute m’a en revanche totalement séduit. Si la voix d’Olivier Guez, l’auteur du roman, est un peu monocorde, elle convient finalement parfaitement au récit de l’errance de ce médecin d’Auschwitz en Amérique latine, jusqu’à sa mort en 1979. Si, c’est évident, cet être abject, qui a échappé parfois de justesse à ceux qui l’ont pourchassé à différentes époques, aurait dû payer pour ses actes abominables, ces décennies n’ont par été pour lui, contrairement à bien de ses semblables, des années de quiétude et de tranquillité. Il n’aura finalement jamais connu le repos, vivant souvent misérablement et dans la peur. À conseiller aussi, Les Misérables dans une version abrégée de près de huit heures (lue par Philippe Sollier). Si couper dans une œuvre littéraire a toujours une dimension sacrilège, avec celle-ci, le père Hugo ne devrait pas se retourner pas dans sa tombe, me semble-t-il, et peut donner l’envie à certains de lire l’intégralité.



Le CD audio est idéal pour les polars et thrillers. Presque trop, même, car le conducteur, captivé, n’est pas à l’abri d’un moment de distraction qui pourrait lui être dommageable. Ainsi en est-il des livres de Michel Bussi, auteur que je défends ardemment car il parvient à toujours trouver un twist final qui, outre de surprendre le lecteur, remet en question tout ce que l’on avait lu et croyait avoir compris. Je conseille particulièrement Nymphéas Noirs (lu par Colette Sodoyez) et Le temps est assassin (lu par Julie Basecqz) dont les fins laissent pantois Agatha Christie est-elle encore lue aujourd’hui ? Je l’ignore, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle passe très bien en audio. Pour preuve Le Meurtre de Roger Accroyd (lu par Thibault de Montalembert), l’une de ses plus éclatantes réussites, qui confirme qu’elle avait le sens des intrigues et des dialogues. Et dont l'audacieux final est également impossible à deviner.



Le passage par l'oral peut aussi grossir les défauts d'un livre. C'est le cas avec Arnaldur Indridason, auteur plébiscité par la critique et les lecteurs pour les enquêtes de son inspecteur Erlendur. Si les intrigues sont solides et bien construites, leurs résolutions sont en général prévisibles et sans surprise. Mais, surtout, l’auteur islandais apparaît comme un piètre dialoguiste, ce qui ne pardonne pas à haute voix. Les échanges sont en effet souvent insistants, répétitifs, redondants, creux, et parfois même franchement stupides, comme s’il fallait rallonger la sauce. En fait, le plus intéressant dans ses polars, est leur fond historique. Le lagon noir (lu par Jean-Marie Delhausse) est captivant par ce que l’on apprend à propos de la base américaine installée en Islande, où elle bénéficie d’un régime d’extra-territorialité, plus que par son suspense. Et les deux premiers tomes de La trilogie des ombres, Dans l’ombre et La femme de l’ombre, qui se déroulent pendant la Deuxième Guerre mondiale (et dont Erlendur est absent), sont passionnants par ce qui nous est raconté, d’une part sur le statut de l’île occupée par les Britanniques puis par les Américains, mais pas par les nazis contrairement à ses voisins scandinaves, d’autre part, sur les rapports des "occupants" avec les insulaires, parfois à couteaux tirés.