Avec le polar comme boussole


La littérature constitue un merveilleux voyage immobile, l’occasion de découvrir d’autres cultures, d’autres manières de vivre et de penser. Et singulièrement, la littérature policière. De l’Islande, cette île qui recèle un grand nombre d’écrivains par rapport à sa population (environ 350 000 habitants), des auteurs comme Arnaldur Indridason ou Arni Thorarinsson offrent, par exemple, un passionnant aperçu, notamment historique. Voici deux romancières qui invitent le lecteur à la découvrir sous des aspects pas forcément flatteurs. Le deuxième tome de la trilogie Reykjavík noir reprend l’héroïne de Piégée, une nouvelle fois obligée de passer de la drogue pour retrouver son fils qui a été enlevé. Au-delà d’un excellent suspense, qui pousse jusqu'au Groenland, Lilja Sigurdardottir dresse un portrait sévère de son pays en pleine crise boursière au début des années 2010, par le biais de la compagne de Sonja, impliquée dans un énorme scandale financier. (Métailié Noir)

C’est un tout autre univers que met en scène Sigriour Hagalin Björnsdottir dans son premier roman, L’île. Coupée du monde extérieur, sans que l’on sache pourquoi, l’Islande est contrainte de vivre en autarcie, chacun, quel que soit son statut, se voyant contraint de mettre la main à la pâte pour pouvoir se nourrir. Évidemment, certains habitants entendent profiter de cette situation pour en tirer des avantages personnels. À travers les parcours de trois personnages, entrecoupés par des articles de journaux, l’auteure imagine ce que deviendrait son pays si une telle situation advenait. (Gaia)


Le roman noir suédois est familier aux lecteurs du monde entier grâce aux succès de Millénium, de Stieg Larsson, et aux polars de Camilla Läckberg. Ou grâce à ceux ceux de Lars Kepler, pseudonyme d’un couple d’écrivains dont Le chasseur de lapins est le septième opus traduit en français. L’homme que la police retrouve assassiné dans sa superbe demeure de la banlieue de Stockholm, où il s’apprêtait à faire subir des sévices à une escort girl, n’est autre que le ministre des Affaires étrangères. Ce crime prend des allures nettement plus sombres lorsque les enquêteurs découvrent qu’il a été perpétré par un groupe terroriste qui n’entend pas s’arrêter là. Le deux héros récurrents, Joona et Saga, se voien,t ainsi emportés dans une course effrénée contre la montre.

Dans la même collection Actes noirs, Actes Sud, poursuit son défrichage de la littérature de ce pays avec deux nouveaux livres. D’une part, le bien nommé (en français) Made in Sweden, premier volet d’un diptyque signé Roslund & Thunberg, s’empare d’un fait divers survenu dans les années 1990, afin de gratter le vernis d’une société souvent donnée en exemple. Une succession de braquages sont commis par une même famille extrêmement soudée, dominée par un père violent dont la parole n’est jamais sujette à caution. La narratrice de Ses yeux bleus, premier roman de Lisa Hagensen, d’autre part, pensait passer des vacances reposantes dans un chalet au bord d’un lac. Mais c’était sans compter les étranges histoires de disparitions racontées par son voisin, qui disparaît à son tour. Cet événement transforme cette bibliothécaire en détective amatrice, rôle qu’elle endosse avec gourmandise.

C’est sur ce type de canevas que l’on pourrait taxer de « traditionnel », loin du gore d’un certain polar, que la Canadienne anglophone Louise Penny construit ses savoureuses intrigues. Dans La faille en toute chose, son inspecteur-chef Armand Gamache (qui, lui, est francophone), parallèlement à une enquête assez classique – la disparition d’une femme âgée dans la petite ville de Three Pines, bien connue des lecteurs de cette écrivaine -, va voir ses certitudes ébranlées par la révélation de corruptions dans la police québécoise. Ce que cet individu foncièrement honnête ne peut tolérer.

Restons dans la littérature anglophone, mais aux antipodes, avec Sauvage, le deuxième roman traduit en français de l’Australienne Jane Harper. Tout juste rentré à Melbourne, au terme d’une enquête assez difficile menée dans son village natal, l’agent fédéral Aaron Falk est confronté à une disparition d’autant plus gênante qu’il s’agit de son témoin clé dans une affaire de blanchiment d’argent. Au fil de cette enquête où chacun est un suspect potentiel, la romancière excelle, une fois encore, dans sa description d’une nature aussi somptueuse que redoutable et oppressante. Les différents personnages sont subtilement campés, et notamment les femmes cernées avec une grande pertinence psychologique, comme dans le volume précédent, Canicule. (Calmann-Lévy noir).

Traduit de l’allemand, Les assassins de la route du Nord est l’œuvre d’une Albanaise, Anila Wilms. qui plonge dans le passé de son pays au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la chute de l’empire ottoman. Par le biais de l’enquête sur l’assassinat de deux Américains – que faisaient-ils là ? -, elle raconte la modernisation difficile de l'Albanie face aux traditions ancestrales. Tel le Kanun, un droit coutumier principalement appliqué dans les montagnes du nord, qui parle d’honneur et de vendetta, tout en régissant une bonne partie de la vie quotidienne. Ce crime devient alors une affaire d’État pour laquelle tout le monde se passionne. (Actes noirs)


C’est à São Paulo, sa ville natale, que nous entraîne Patricia Melo avec son nouveau polar, Feu Follet. Un acteur meurt pendant la représentation d’une adaptation scénique du célèbre roman de Drieu La Rochelle qui porte ce titre. Suicide ou meurtre ? Derrière l’enquête policière, menée par une inspectrice dont la vie n’est pas des plus simples, la romancière fait le procès de la télé-réalité qui sert de miroir aux alouettes à des jeunes avides de célébrité. (Actes noirs)


Retour en France avec deux maîtres du genre. Dans Le carnaval des vampires, Olivier Barde-Cabuçon reprend, pour la septième fois, le chevalier de Volnay, alias le « commissaires aux morts étranges » qui enquête dans la France des années 1760. Enfin, normalement, car il a dû fuir à Venise en compagnie de son collaborateur, un moine hérétique qui n’est autre que son père. Disparitions étranges, corps retrouvés vidés de leur sang et autres réjouissances agrémentent le quotidien de la Serenissime, dont l’ambiance et la magie sont subtilement recréés., Où se côtoient le réel et le fantastique, sans que l’on parvienne à toujours les départager. Et où, par le biais d’un personnage aussi fascinant qu’inquiétant, l’ésotérisme occupe une place de plus en plus grande. (Actes noirs)

L’étrange est également au cœur de Féroce, le nouveau polar de Danielle Thiéry. Enquêtant sur des ossements d’enfants retrouvés dans une cage aux lions désaffectée du zoo de Vincennes et sur la disparition, quelques années plus tôt, d’une fillette dans le parc animalier de Thoiry, la commissaire Edwige Marion et le criminologue Aix de Clavery se retrouvent confrontés à un réseau pédophile. Cette intrigue permet à la romancière de décrire avec précision la vie des parcs zoologiques, leur fonctionnement et leur adaptation à notre perception nouvelle des animaux et de leur bien-être, confrontant gardiens et soigneurs aux tenants de la cause animale. Et ainsi de s’interroger sur la part d’animalité qui existe en chaque être humain. (Flammarion)