Avetrana ; <i>Reality Horror</i> I

Avetrana est une petite ville d’un millier d’âmes à deux pas du littoral ionique de Tarante, dans les Pouilles. Une ville pauvre et désabusée, dont la plupart des hommes sont partis chercher de quoi nourrir les leurs dans les centres piémontais et lombards, dont les mères bienveillantes et laborieuses arpentent les champs sans ombre dès les premières heures de l’aube. Aussi : les restes d’un château normand, un édifice religieux du quinzième siècle, les ruines d’un palais au glorieux passé, des grottes naturelles présentant des traces de vie néolithique. Mais cette petite ville transalpine comme tant d’autres est devenue, depuis le jeudi 26 août sur le coup de 14h30’, le siège du spectacle parfait d’un crime imparfait. Un crime et un spectacle qui tiennent en haleine le pays tout entier. Car c’est à ce moment précis – 14h30’, le 26 août 2010 – que Sarah Scazzi, quinze ans, s’apprêtait à parcourir les cinq cent mètres qui séparaient son domicile de celui de sa cousine, Sabrina Misseri, vingt-deux ans. Ce furent ses cinq cent derniers mètres.

Flashback. Ce jour-là, Sarah Scazzi a passé la matinée chez Sabrina, sa « cousine-amie pour la vie ». Sarah est une jeune fille en manque d’affectivité,  qui communique difficilement avec sa maman ; dont le père et le frère travaillent depuis plusieurs années dans un faubourg industriel du nord du pays. Le plus clair de son temps, Sarah le passait donc avec sa cousine et les parents de celle-ci, Michel et Cosima, qu’elles considéraient comme des parents de remplacement. A tel point que Cosima, la cinquantaine méfiante, face aux implorations de cette jeune fille fragile et torturée comme peuvent l’être les adolescents de cet âge (adoptez-moi, répétait-elle à sa tante et son oncle) s’était raidie, craignant de heurter sa sœur et son beau-frère, les parents de Sarah.

Mais rien n’y avait fait. Au contraire : l’été avait même renforcé la présence de la jeune fille au sein de la famille Misseri. Désormais, les deux « cousines-amies pour la vie » sortent ensemble jusqu’aux petites heures, fréquentent le même groupe d’amis, même si ceux-ci sont bien plus âgés que Sarah. Sabrina, dont l’ambition est de fuir Avetrana pour pratiquer le métier d’esthéticienne dans une grande ville, s’exerce sur celle qu’elle considère comme une petite sœur. Elle la maquille, l’habille, lui apprend à se mouvoir. Nous jouions à je vais te faire belle, dira-t-elle aux enquêteurs, puis nous nous prenions en photo et nous mettions le fruit de notre travail sur Facebook. Et malgré son jeune âge, Sarah, cheveux blonds, yeux clairs, silhouette gracile, plaît beaucoup aux garçons, en particulier à un dénommé Ivano, au charme duquel Sabrina elle-même n’est pas insensible. Il semble d’ailleurs que cette sorte de concurrence amoureuse ait provoqué, pour la première fois, de réelles frictions entre les deux jeunes filles. Après tout, n’est-il pas normal que Sabrina, plutôt ronde, d’un physique moins avantageux que Sarah, observe sa jeune cousine se transformer en femme avec une pointe d’envie, elle qui l’a aidée à s’épanouir ?

Bref, le 26 août 2010, après avoir passé la matinée à papoter, les deux cousines se séparent en promettant de se retrouver en début d’après-midi. Elles veulent se rendre à la mer en compagnie de Mariangela, une amie commune, qui passera les prendre avec sa voiture. A 14h32’ très précises, de son téléphone portable, Sarah fait un appel en absence à Sabrina. Le code est habituel. Il signifie : Je quitte mon domicile.

Nous l’avons dit, la distance qui sépare les deux habitations est tout au plus de cinq cent mètres. Durant l’enquête, deux ouvriers communaux diront d’avoir aperçu la jeune fille à mi-parcours. Il était très exactement 14H35’. Puis c’est le néant. Plus aucune trace de la jeune fille. Comme convenu, Mariangela arrive chez Sabrina pour embarquer ses amies et  se rendre à la mer. Mais Sabrina est particulièrement agitée, elle cherche désespérément à joindre sa cousine, qui ne décroche pas. Ce n’est pas dans ses habitudes. Alors, Sabrina essaye et réessaye inlassablement, jusqu’à 14H42’, heure à laquelle son appel est rejeté. A partir de cet instant, toutes les tentatives aboutiront sur la messagerie vocale : le téléphone de Sarah Scazzi n’est désormais plus en service. Plus jamais il ne le sera.

Sabrina, qui est une jeune femme forte et décidée, exerçant un rôle central au sein de sa famille, avertit sa mère qui se repose à l’étage ; puis elle va voir son père, Michel, affairé sur un tracteur, et lui demande s’il a vu sa nièce. Non, répondra-t-il, je ne l’ai pas vue. Nous partons à sa recherche, réplique Sabrina, si tu la vois, dis-lui de nous attendre ici. Elle monte dans le véhicule de Mariangela ; elles font plusieurs fois le tour de la ville ; elles interrogent les proches, les voisins. Sans résultat. Les enquêteurs sont avertis.

Dès le lendemain, les télévisons locales installent leur quartier général à quelques encablures du domicile de Michel et Cosima, les parents de Sabrina. Les protagonistes des deux familles – les Scazzi et les Misseri – font le tour des plateaux de télévision, s’activent derrière les micros de la presse écrite. Le père et le frère de Sarah rentrent de Milan, effondrés. Valentina, la sœur aînée de Sabrina revient de Rome, où elle poursuit des études universitaires. Leurs moindres faits et gestes sont retransmis en direct. La péninsule se prend de passion pour ce qui devient un macabre reality show. Qu’a-t-il bien pu arriver ? Sarah a-t-elle été enlevée ? A-t-elle fugué ? La vie privée  de la jeune fille est passée au peigne fin ; la presse invoque son envie de fuir la morne platitude de cette petite ville de bord de mer, diffuse ses photos légèrement provocantes de ses trois profils Facebook. Les jours passent, l’inquiétude monte : d’après les enquêteurs, après six jours de fugue volontaire, un mineur entre nécessairement en contact avec son environnement afin d’obtenir de quoi se nourrir et de quoi se loger. Passé ce délai, les probabilités qu’il soit séquestré ou mort sont donc extrêmement élevées.

On en est là quand survient le premier coup de théâtre. Le 20 septembre 2010, plus d’un mois après la disparition de Sarah, Michel Misseri, le père de Sabrina, fait une découverte qui va relancer l’enquête. Ce jour-là, dit-il, avec un collègue, il avait extirpé les feuilles sèches d’une oliveraie en vue de préparer la récolte. Ensuite, ils avaient brûlé les broussailles, puis s’étaient rendus sur l’oliveraie voisine. Toutefois, en fin de journée, il s’était aperçu qu’un tournevis lui manquait et était retourné sur le premier terrain. Naturellement, les broussailles n’étaient plus que cendres ; et c’est précisément sous ces cendres qu’il trouva le téléphone portable de sa nièce, à moitié brulé lui aussi, sans batterie mais avec la carte-puce, ce qui, par la suite, permettra aux enquêteurs de reconstituer la géographie téléphonique des dernières heures.

Cette révélation, Michel Misseri, paysan à la journée de cinquante-sept, l’air à la fois benêt et rusé, jeans délavé, pull élimé et béret rivé sur le crâne, la renouvelle face aux caméras, la voix perdue dans les sanglots. Il se place alors au centre de l’attention médiatique, mais aussi policière. Il dira : En voyant le téléphone, j’ai eu un coup au cœur, oui, j’ai eu un coup au cœur, et je n’ai pu m’empêcher de le saisir, peut-être ai-je commis une erreur, le fait est que j’ai immédiatement appelé ma fille, Sabrina, pour m’assurer que c’était bien le téléphone de Sarah car il y avait plusieurs lacets roses enroulés au téléphone, je pressentais que c’était celui de ma petite nièce.

Ces derniers mots, Michel Misseri les répétera d’une voix brisée, plusieurs fois, fixant la caméra de ses yeux bleus comme un océan insondable. Puis il ajoutera : Dieu seul sait ce qu’on pensera de moi, maintenant, oui, Dieu seul le sait, et vous verrez, personne ne me croira…

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