Billy Hart quartet, malgré le temps détraqué

Un concert debout, j’ai horreur de ça, mais je n’allais pas bouder, c’était gratuit. Le Brussels Jazz Marathon est une belle occasion de découvrir des musiques et des musiciens quand on ne fréquente guère les salles de concert. Il y en avait pour tous les goûts, même pour les rats de concerts dont je fais partie. Je ne suis pas du genre à marathoner, j’en avais choisi trois : outdoors, sur la place Cocq, le quintet de Dimitri Delvaux qui rend hommage aux grands saxophonistes belges, avec son projet « A Tribute To Famous Belgian Jazz Saxophonists », et dont, c’est sûr, on reparlera, et indoors, au Sounds tout proche, Philip Catherine en duo avec le pianiste Nicola Andrioli, tous deux magnifiques, cela va de soi, purs diamants. Beauty is a rare thing, disait Ornette Coleman. Elle était là, ce soir-là, au Sounds. Comme elle le sera le lendemain, à l’Ancienne Belgique, rebaptisée AB, victime de la même vague que le Palais des Beaux-Arts, renommé Bozar, à bas les mots qui ont une histoire.

Cette beauté, pourtant si rare, j’allais la retrouver, en effet, avec le quartet du batteur Billy Hart, au premier étage  de l’AB… au prix de quelques efforts – le concert debout -, une danse immobile sur un pied, puis sur l’autre, et quelques contorsions invisibles destinées à redresser la colonne vertébrale et prévenir le mal de dos. Après un quart d’heure d’attente, avant le concert, je m’en voulais déjà d’être tombé dans le piège et me jurai que Billy Hart ou pas, s’il ne se passait pas vraiment quelque chose… je m’en irais.

Mais il s’est passé quelque chose.

Je le pressentais bien sûr, on ne construit pas un parcours comme le sien si on se contente d’être juste un bon batteur, sans rien provoquer : Otis Redding, Shirley Horn, Jimmy Smith, Wes Montgomery, McCoy Tyner, Wayne Shorter, Joe Zawinul, Pharoah Sanders, Eddie Harris, Herbie Hancock, Stan Getz, Miles Davis.

Chaleur, inconfort, foule serrée, dans cette salle obscure, et la colonne à maintenir. Billy Hart, aux allures de vieux sage bourlingueur, et ses compagnons changent la donne. Oh, pas tout de suite, pas de tape à l’œil, pas de fracas, pas de c’est-moi-écoutez-moi, pas de moi, mais un nous, qui s’installe lentement, et qui doucement remodèle le lieu, remplit l’espace. Mais bizarrement un nous à deux têtes… l’une, étrangement détachée, on la dirait peu concernée, comme absente, celle du saxophoniste Mark Turner, qui nous déroule un chant calme et insolite, presque éteint, par moments, un chant frêle, fragile, ténu, qui se construit à côté, en deçà, en marge de l’autre, l’autre tête, l’aguerrie, la chaude, la riche, celle de Billy Hart. Billy Hart, c’est de suite du velours confortable pour tous, pour nous qui en avions un besoin urgent, et pour les musiciens, qui pouvaient déployer leur art, tranquillement, et nous raconter leurs histoires… Turner un peu insolent quand même, il n’a pas l’air de s’intéresser à l’opulence attentive du maître, à son soutien de tous les instants.

Je n’y suis pas, pas du tout, il a fallu un moment pour que je comprenne. Que je comprenne la fine intelligence de Mark Turner. Au lieu de rivaliser (sans espoir autre que la surenchère), au lieu de marathoner avec le jeu de Billy Hart, tout en subtilités, surprises, ruptures, embrassades, le voilà qu’il s’en va, qu’il vogue de son côté, il joue détaché, il joue décalé, de guingois, en demi-teintes debussyennes. Chacun dans son monde ? Turner et Hart côte à côte dans un même espace, mais dans un temps… détraqué ? Je pense au temps-détraqué dans le chef-d’œuvre de Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes, Chamoiseau, à mon sens, le plus grand écrivain francophone vivant (prouvez-moi le contraire), futur prix Nobel, ou alors je n’y comprends plus rien : Temps-arrêté. Temps-inversé. Temps-mélangé. Temps-éclaté en mille éclats d’instants qui ne s’associent plus. Mais le temps détraqué de Chamoiseau renvoie aux tragédies. Ici, c’est plutôt le bonheur, le bonheur du nous, parce qu’en effet, on comprend vite que si ces deux-là ont l’air de se promener sur des chemins parallèles qui, par définition, ne se rencontrent jamais. Ils sont les deux pôles d’une même attraction, les deux artisans d’une musique passionnante, belle et rare, et d’une belle fusion, soigneusement orchestrée tout au long de leur promenade. Ce n’est pas un hasard si leur nouvel album s’appelle One is the other. L’un est l’autre. Et qui, hem, ne seraient que l’un et l’autre sans les deux autres, indispensables compagnons, Ethan Iverson, le pianiste du trio The Bad Plus, qui distille ses notes tantôt à la limite de la cassure, tantôt merveilleusement soudées dans la chaleur du blues, et le bassiste Ben Street.

Mais le temps-détraqué de Chamoiseau n’était pas si loin, finalement, car quelques heures auparavant, et à deux kilomètres de là, se déroulait la tragédie du Musée Juif de Bruxelles…

Temps-éclaté en mille éclats d’instants qui ne s’associent plus…

Voilà notre monde bien résumé.  Autour de l’horreur, la vie a continué, le Brussels Jazz Marathon, aussi, je suis allé au concert, mais tout cela était devenu tout à coup dérisoire… et indispensable, même si jamais hélas les armes d’artistes n’ont suffi

One is the other, Billy Hart Quartet, ECM Records, 2013. Ethan Iverson (p), Mark Turner (ts), Ben Street (b), Billy Hart (dr)

Biblique des derniers gestes, Patrick Chamoiseau, Gallimard, 2002, et Folio, 2003

La dernière citation est extraite de mon roman Les tambours de Louis,  Éditions namuroises, 2007.

A signaler aussi l’album The rite of Spring, une version audacieuse du Sacre du printemps de Stravinsky, par le trio Bad Plus, avec le même pianiste Ethan Iverson,  Sony Masterworks, 2014.

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