Boires et déboires du Pape rouge

« Nombreux sont les martyrs, aujourd’hui encore, qui sont humiliés, raillés. Mais après le calvaire vient la lumière. Rappelez-vous de l’appel de Jean-Paul II : N’ayez pas peur ! Oui, n’ayez pas peur de ceux qui veulent mortifier la foi chrétienne, qui veulent la marginaliser, la réduire à néant. Car celui qui emprunte le chemin du Christ, ne doit avoir peur de rien. »

Pas même d’une mise en accusation pour corruption aggravée, serait-on tenté d’ajouter. Car ces mots empreints d’une pieuse détermination ont été prononcés par le Cardinal Crescenzio Sepe, ce lundi 21 juin 2010, dans la majestueuse basilique Saint Laurent de Naples, trois jours à peine après sa mise en examen (et celle, concomitante, de Pietro Lunardi, ex ministre aux Infrastructures de Silvio Berlusconi) pour corruption aggravée dans cadre de l’affaire dite de « la bande de la Ferratella. » Une chose est désormais acquise : Le scandale des détournements de fonds publics secouant le lanterneau politique italien depuis le mois de février a donc fait sa joyeuse entrée dans les palais du Vatican.

Pour comprendre la nature des soupçons pesant sur le Cardinal Sepe, il faut toutefois remonter au début de la décennie. C’est en effet à cette période que le pape Jean-Paul II nomme notre bon archevêque napolitain à la tête de l’organisation du Jubilé de l’an 2000. Une organisation sans précédent pour l’Eglise. De réunions préparatoires en réunions préparatoires, il y fait la rencontre d’Angelo Balducci, alors président du Conseil supérieur des Travaux publics, et de Guido Bertolaso, secrétaire d’état aux Travaux publics. Tous deux sont aujourd’hui inculpés pour détournement de fonds publics (voir ma chronique du 24 février 2010, Le triomphe de l’énergie pulsionnelle). Ensemble, ils mettront sur pied toute série de fastueuses festivités œcuméniques liées à la célébration de l’année sainte 2000 du calendrier grégorien. Le succès est considérable, tant d’estime que d’audience.

Crescenzio Sepe a donc gagné ses galons de grand organisateur. Quelques mois plus tard, début 2001, le Saint Père le nomme préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, le dicastère le plus riche du Vatican. Un strapontin de la plus haute importance stratégique. Une sorte d’état dans l’état. Le patrimoine de la Congrégation, composé de biens immobiliers disséminés aux quatre coins de la planète et des donations des fidèles, est alors évalué à plus de neuf milliards d’euros. La mission qui est confiée au nouveau préfet, surnommé le Pape rouge en raison de sa toute-puissance, uniquement subordonnée à celle de l’autre pape, le Pape blanc, est de faire fructifier au mieux ce patrimoine afin de soutenir l’évangélisation des peuples dans les contrées les moins choyées par la providence. Et c’est probablement dans ce cadre que le Cardinal entreprend, dès son entrée en fonction, toute une série d’opération immobilières et de réfection de biens situés sur le sol romain.

Aussi, à l’automne 2003, la façade de l’immeuble abritant la Congrégation, en bordure de l’enchanteresse Place d’Espagne, est soudain recouverte d’un énorme échafaudage métallique. Motif : Travaux urgents. Causes : Infiltrations d’eau et lézardes en surface. Jusque là, rien de bien exceptionnel. Seulement voilà, en épluchant la loi de finance du gouvernement, la Cour des Comptes pointe du doigt une affectation budgétaire de 2,5 millions d’euros, sur base d’un arrêté signé par le ministre aux Infrastructures Pietro Lunardi, en faveur de la Congrégation. Motif : Motif : Travaux urgents. Causes : Infiltrations d’eau et lézardes en surface.  Curieux, le bâtiment en question n’est pas la propriété de l’état italien mais bien du Vatican. Affectation budgétaire incongrue et inopportune compte tenu de l’extraterritorialité du bien, pour reprendre l’expression utilisée par la Cour des Comptes.

L’affaire finit par se judiciariser. Deux éléments éveilleront les soupçons du parquet de Pérouse. Tout d’abord le fait que les travaux ne seront jamais réalisés : L’échafaudage sera démonté et la façade de l’immeuble restera, in fine, telle quelle, avec ses infiltrations d’eau et ses lézardes en surface. Ensuite, les entreprises adjudicatrices sont directement liées aux entrepreneurs et aux fonctionnaires inculpés en février 2010 dans le cadre des détournements de fonds publics.

Voilà pour l’historique. Aujourd’hui, si l’enquête concernant le Cardinal Sepe vient à peine de débuter, il est d’ores et déjà avéré qu’en contrepartie à la signature de l’arrêté d’affectation budgétaire, l’ex ministre aux Infrastructures, Pietro Lunardi, a acquis la propriété d’un immeuble de rapport situé en plein cœur de la Ville lumière, immeuble appartenant à la Congrégation pour l’évangélisation des peuples. Autre fait incontestable, car révélé par l’intéressé lui-même aux enquêteurs : Guido Bertolaso, Secrétaire d’état aux Travaux publics (toujours en charge !) a bénéficié durant de nombreuses années d’un appartement appartenant lui aussi à la Congrégation sans que cela ne lui coutât le moindre euro de loyer.

Pour le reste, mystère. Quel fut l’intérêt réel du Pape rouge dans ces affaires ? Y-a-t-il eu enrichissement personnel ou uniquement au bénéfice de la Congrégation ? Celle-ci agissait-elle de manière absolument autonome ? Les plus hautes autorités vaticanes pouvaient-elles tout ignorer ? Il semble que les enquêteurs soient sur le point d’introduire une demande de commission rogatoire pour mettre à jour les activités de la Congrégation durant le mandat du Cardinal Sepe. Toutefois, la procédure italienne veut que toute demande de commission rogatoire soit prioritairement adressée au gouvernement, qui juge en toute autonomie de son bien-fondé avant de la transmettre, éventuellement, aux autorités vaticanes. Précision : Le seul précédent concerne l’affaire Marcinkus, du nom de cet évêque américain d’origine balte qui dirigeait l’Institut des Œuvres religieuses au début des années quatre-vingt et qui fut impliqué dans le scandale de la Banque Ambrosiano. C’était donc il y a plus de vingt ans. A ce jour, aucune réponse n’est encore parvenue aux autorités judiciaires concernant cette affaire.

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