Bouquins, la bibliothèque de l’honnête homme


Ce que l’on reproche à la collection Bouquins, fondée il y a quarante ans par Guy Schoeller, forge aussi sa spécificité : son éclectisme, n'hésitant pas à mélanger tous les genres - romans, philosophie, anthologies, histoire, biographies, dictionnaires, journaux, polars, poésie, etc. Comme le rappelle Jean-Luc Barré, son directeur depuis 2008, l’ambition « d’offrir au plus grand nombre une bibliothèque idéale (…) s’est affranchie dès le départ de toute idée de littérature officielle et bien-pensante ». Ne répondant donc à aucune logique éditoriale classique, cette collection rédigée par des spécialistes reprend en priorité des textes déjà parus, non limités au fonds de son éditeur, Robert Laffont, mais venus de partout, ainsi que des inédits, de véritables créations originales. Comme, par exemple, le savoureux Bouquin de l’humour involontaire concocté par l’inimitable Jean-Loup Chiflet. Ces perles que l’on oserait inventer sont regroupées par thèmes classés par ordre alphabétique : administration (« Les enfants que vous n’avez pas eux ne peuvent être pris en compte»), amour, assurance, éducation (« Même moi qui est pourtant son père, j’ai fait vingt fautes à sa dictée »), justice (« - Toutes vos réponses doivent être orales, ok ? À quelle école êtes-vous allé ? – Orale. »), littérature (« Je cherche l’Ancien Testament, à moins que vous n’en ayez un nouveau ? »), médecine (« -Votre enfant, vois l’avez allaité ? - Non, je l’ai eu à l’hiver »), médias (« Cinq morts à Paris dans un accident sans gravité »), sport (« Le pire dans la défaite, c’est de perdre »), etc.


Nettement plus sérieux, Bernanos est mis à l’honneur pour ses essais, pamphlets et articles divers. Dans sa préface, Romain Debluë insiste sur la complexité de l’auteur de Sous le soleil de Satan, notant qu’il est tour à tour de droite et de gauche, pieux catholique et anticlérical, et aussi antisémite (il s’était donné pour maître le sinistre Édouard Drumont), réactionnaire, pamphlétaire, etc. On peut s’en rendre compte dans ce volume qui rassemble ses essais écrits à la suite de ses romans à partir du milieu des années 30. Et d'abord Les Grands cimetières sous la lune, texte fondamental dénonçant les atrocités commises par les franquistes au nom de l’Église pendant la Guerre d’Espagne, s’attirant les foudres de l’Action française, suivis de Scandale de la Vérité, du Chemin de la Croix-des-âmes ou de La France contre les robots rédigés au Brésil où il passe la guerre.


Parmi les anthologies récemment parues, deux sont signées par des auteurs belges. Dans La mer dans la littérature française, Simon Leys, qui avait depuis longtemps fuit son pays pour l’Australie où il est mort en 2014, notamment connu pour sa dénonciation du maoïsme dès 1971 (Les habits neufs du président Mao), a compilé des dizaines de textes d’auteurs aussi divers que Rabalais, Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Michelet, Lamartine, Segalen, Verne ou Loti. Mais aussi des personnages nettement moins connus, comme Claude Forbin, amiral sous Louis XVI qui publie ses Mémoires, René Duguay-Trouin, corsaire puis chef d’escadre, ou le peintre et écrivain Louis Garneray. Tantôt ce sont des Mémoires, tantôt des récits de voyage, des romans, des essais ou des poèmes.


C’est à Patrick Corillon qu’a été confié Le Voyage en Belgique. L’artiste plasticien liégeois a construit son anthologie autour de sept axes qui mêlent autochtones et voyageurs :

- Terre promise : la naissance d’un État racontée par Albert Bailly, Charles De Coster ou Jules Destrée, député socialiste qui, dans sa célèbre Lettre au roi Albert en 1912, prône la séparation entre Wallons et Flamands (« Il n’y a pas de Belges », écrit-il).

- Voyages extatiques : le mouvement de béguines évoqué par Georges Rodenbach, Jan Van Ruysbroek ou Suzanne Lilar.

- Voyages romantiques : mélange d’ancien et de modernité, la Belgique a, dès le début, attiré de nombreux voyageurs, tels Hugo, Nerval, Rilke ou l’impitoyable Baudelaire.

- Terres des brumes : une « carte postale » principalement conçue entre 1890 et 1920 avec le mouvement symboliste et envoyée dans le monde entier au fil du XXe siècle par Yourcenar, Verhaeren, Gracq, Baillon ou Simenon.

- Terre de charbon : ses régions minières ont attiré des Italiens, Marocains, Algériens puis Turcs, racontées par Van Gogh, Georges Eekhoud ou Constant Malva.

- Terre de mots : « relations contre nature », estime Corillon, entre la peinture et l’écriture qui transgressent ainsi « les règles de la bienséance », et autres travaux sur la langue défendus par Antoine Wiertz, Clément Pansaers, Max Elskamp, James Ensor, Magritte ou Michaux.

- Champs de bataille : la Belgique, éternelle terre de conflits racontée Henri Conscience, Henri Pirenne, de Ghelderode, Marcel Thiry, Simon Leys ou Hugo Claus – mais où la Première Guerre mondiale est bizarrement peu évoquée (sinon par Max Deauville).

Dans préface titrée « Ce pays où l’on n’arrive jamais », l’auteur note que « vivre dans ce pays réclame une certaine plasticité de l’esprit » tant il est morcelé et insaisissable. Les extraits choisis s’efforcent de rendre compte de la singularité de cet État trilingue, jusqu’à 1970, naissance de son fédéralisme qui a modifié les mentalités. En toute subjectivité, bien entendu.