Carnet (9)


© Carl van Vechten


« Le goût pour le cinéma était vraiment un phénomène générationnel. Pour faire un peu large, entre 1964 et 1980, les jeunes gens parisiens ont vu beaucoup de films. Il y avait un accès naturel, hebdomadaire, à la salle de cinéma et, à cette époque, on allait à la Cinémathèque comme on allait au Marigny : on n’avait pas le sentiment d’aller au musée. La magie, c’est de pouvoir se rappeler aujourd’hui avec précision jusqu’à la place qu’on occupait dans la salle et la sensation physique qu’on éprouvait à la découverte du Joli Mai de Chris Marker à la Cinémathèque un jour d’été, du choc esthétique et du sentiment d’ouverture procurés par ce film. » (Jacques Audiard)

«Je dois être le seul censeur au monde insulté pour des autorisations. Dans les années 60, on filmait des baisers, des femmes en bikinis ou dans des lits. Aujourd’hui ces scènes choquent. Récemment, dans un quartier populaire, une famille a déboulé dans la salle du projectionniste pour exiger la coupure d’une scène de baiser. Le technicien a obéi et pris ses ciseaux. » (Abou Chadi, propriétaire de salle en Egypte).

«Orson Welles, dans les années 50, largement ignoré du public américain, donnait quelques conférences dans les universités. Un soir, contemplant le maigre public (une dizaine de personnes), il dit : «Je m’appelle Orson Welles ; je suis acteur, réalisateur, metteur en scène, scénariste, dialoguiste, lecteur, narrateur, costumier, homme de théâtre, décorateur, homme de radio, commentateur à la télévision, auteur, adaptateur, producteur et quelques autres choses encore. Et je ME remercie d’être venu si nombreux…»

«François Mitterrand était candidat à la présidentielle de 1965, où il contraignit le général de Gaulle à un second tour. Son équipe de campagne se réunissait chez lui, rue de Bièvre à Paris. Mitterrand se livrait fréquemment à une douteuse et cruelle expérience. Un sommelier apportait une bouteille de vin, de grand cru selon l’étiquette, ce dont les invités se réjouissaient, et les servait avant le maître. Quand ils portaient leurs verres à la bouche, ils se rendaient compte que, en réalité, c’était de la piquette. Et cependant, ils se répandaient en formules ampoulées et dithyrambiques sur la «qualité» de ce vin, sous l’œil narquois de leur hôte». (D’après Jean-François Revel, Le voleur dans la maison vide)

«Un jour du début des années 50, dans la sombre et triste ville anglaise de Leeds où il est né, le jeune Glen Baxter a pour mission d’acheter des boutons de manchette pour son père. En chemin, l’angoisse l’étreint : saura-t-il, cette fois, surmonter son bégaiement, articuler convenablement les mots qu’il faut, appris par cœur et dix fois répétés ? Arrivé à la boutique, tout se passe bien. Et l’enfant entend le vendeur lui dire : «Mon petit, va plutôt voir dans le magasin d’à côté. Ici, on vend des meubles». Glen avait prononcé la bonne phrase, au mauvais endroit. Pour l’artiste qu’il est devenu, ce quiproquo subi «sous l’empire de la peur» fut l’acte fondateur d’une vocation. Au cœur de sa maladie verbale, il ressentit la puissance du décalage entre les mots – corrects – et le lieu – incongru – qui enfantait l’absurde».

«Il y a trois ans, lorsqu’on lui (Patrick Buisson, passé de l’extrême droite à Sarkozy) a présenté Michel Field, afin qu’ils animent ensemble une émission politique sur LCI, il lui a serré la main en se présentant d’un sonore : «Bonjour, génération Occident ! ». Field, qui fut dans sa jeunesse un leader lycéen de la Ligue Communiste Révolutionnaire, a rétorqué d’un «Bonjour, génération Ligue ».Moyennant quoi, les deux hommes se sont entendus comme de vieux complices».

« Le risque majeur que nous courons en reconnaissant le totalitarisme comme la malédiction du siècle est d’en être obsédé au point de devenir aveugle aux nombreux moindres maux – et pas tellement moindres – dont l’enfer est pavé. » (Tony Judt)

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