Carnets (3)


«Très simple, répond l’autre, avec deux L» – « Ce jour-là, il m’est arrivé ce qui vous arrive une ou deux fois, pas plus, dans votre vie. Ce soir de 1981, à Avignon, au Théâtre Municipal, en voyant le Kontakthof de Pina Bausch, les vingt premières minutes, j’étais presque épouvanté, parce que je voyais sur scène tout ce que j’avais toujours rêvé de faire. J’étais en larmes, et en même temps je me sentais très heureux. Quand vous travaillez sur un territoire de l’imaginaire et que quelqu’un arrive à le représenter avant vous, vous n’êtes pas frustré, mais heureux » (Georges Lavaudant)

– «C’est mon angoisse quotidienne que de me demander sur quoi je suis aveugle, quel est le grand crime que je ne dénonce pas, dont je m’accommode » (Patrick Chamoiseau)

– «Au Japon, Bernard Werber a été traduit par un type qui intercalait une page de Rimbaud entre deux pages de son roman. Les lecteurs avaient du mal à suivre. Le traducteur, qui passait pour l’ami de Jean-Paul Sartre après lui avoir servi une fois de chauffeur, ne parlait pas français, mais avait eu recours aux services de la femme d’un ami suisse ».

-«Cette femme qui jouait Miss Marple était une dame âgée et gentille. Mais elle avait des problèmes de mémoire. Dans la dernière scène, où on révèle qui est l’assassin, elle oubliait toujours tout. Les spectateurs rentraient chez eux sans savoir qui était l’assassin, parce qu’elle avait oublié» (Ken Loach)

-«J’avais rendez-vous à Ivry, à la Manufacture des Œillets, avec Philippe Calvario, qui répétait Angels in America. Je l’ai vu sur le parvis du théâtre, fou de rage, en train de passer un coup de fil. Il m’a dit : «Viens voir ce qu’ils m’ont fait comme décor…» Je suis donc entré dans l’endroit où on avait donné Dans la solitude des champs de coton de Koltès. De l’ascenseur qui transperce l’aire de jeu de la Manufacture est sortie Marianne Faithfull, qui a chanté Happy Birthday. Sur la galerie en haut, là où j’avais installé les poursuites de La solitude…, j’ai vu tous ceux que j’aimais ! Isabelle Huppert, Michel Piccoli, Pascal Greggory, Bruno Todeschini, Stéphane Metge, Marina Hands… On a tous dîné ensemble sur le plateau. C’était çà, mes soixante ans. Cela avait demandé six mois de boulot à Philippe Calvario. J’ai fondu en larmes, évidemment…» (Patrice Chéreau)

-« Renoir vivait à Beverly Hills, et j’ai été le voir. Il était très malade à ce moment-là et il marchait avec difficulté, à l’aide d’un déambulateur. Il y avait quelque chose de très émouvant dans son visage, comme dans sa vie, son œuvre et ses convictions. Il était une des dernières personnes qui m’impressionnaient vraiment. Quand la séance de travail fut terminée, Renoir me dit: «Voulez-vous vous joindre à nous?» Je m’assis donc devant la table et quelques amis arrivèrent avec de la vodka et un gâteau du dimanche, et Renoir s’assit. Il m’arriva alors ce qui m’arrive très souvent: je fus soudain pétrifié, je ne pouvais plus penser ni parler. Mais je pouvais, en toute tranquillité, rester silencieux, écoutant ces gens brillants parler de cinéma, de Paris, de la culture, du père de Renoi., essayant de faire croire que j’étais parfaitement à mon aise. Je pensais : « j’étais venu pour faire une photographie, je devrais m’en aller; je ne suis pas un ami des Renoir et c’est dimanche ». Renoir se leva pour aller aux toilettes et j’en profitais pour prendre congé de tout le monde. Mais, alors que je m’approchais de la porte, il sortit de sa chambre avec son déambulateur, me barrant la route. Je lui tendis la main en disant: «Monsieur Renoir, merci beaucoup de m’avoir permis de vous photographier.» Alors il me regarda droit dans les yeux et je n’oublierai jamais ses paroles: «Ce n’est pas ce qu’on dit qui compte; ce sont les sentiments qui s’échangent au-dessus de la table.» Mon visage se figea. Après l’avoir quitté, je marchai jusqu’à ma voiture et me mis à pleurer. » (Richard Avedon)

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