Ce que disait Robert Bresson

Bresson par Bresson

Que dit le nom de Robert Bresson à la jeune génération? Pas grand-chose, sans doute, ses films, trop radicaux, trop singuliers, trop fondamentalement différents, ne passant jamais à la télévision et étant peu rediffusés en salle. Et pourtant, auteur en 40 ans, de 1943 à 1983, de treize films, quasiment tous majeurs, des Anges du péché au Diable probablement et à L’Argent, en passant par Le Journal d’un curé de campagne, Pickpocket, La Passion de jeanne d’Arc, Au hasard Balthazar, Quatre nuits d’un rêveur ou Lancelot du Lac, il est l’un des dix plus grands cinéastes français du XXe siècle. Les entretiens réunis dans ce livre permettent de mieux cerner son œuvre à nulle autre pareille. La question que, de films en films, on n’a jamais cesser de lui poser concerne le jeu des comédiens, distancié, monocorde, très loin des habitudes cinématographiques (surtout américaines). Et, toujours, il a eu la même réponse, sans sembler se lasser. Lors de la sortie d’Un condamné à mort s’est échappé, par exemple, voici ce qu’il disait: «Lorsqu’un film fonde son expression sur la mimique, les gestes, les «effets» des acteurs, il utilise les moyens du théâtre et non les moyens du cinématographe. La caméra se borne alors à reproduire tristement cette mimique, des gestes, ces «effets», comme un appareil de photo reproduit la toile d’un peintre ou une sculpture. Mais la photo d’une toile ou d’une sculpture n’est pas cette toile ou cette sculpture. Elle ne crée rien.» Il précise au moment de la sortie d’Au hasard Balthazar: «Dans les films habituels que j’appelle «films de théâtre photographié», on joue la comédie, on fait jouer la comédie à des acteurs devant un appareil et cet appareil se borne à reproduire ce jeu des acteurs. Et la caméra, qui est un instrument miraculeux, extraordinaire, se borne à être un outil de reproduction. Je voudrais que la caméra soit un outil de création.» A une autre occasion, regrettant qu’un «ton théâtre» a déteint sur «le ton cinéma», il explique que ses personnages empruntent «un ton qui n’est ni celui du théâtre, ni celui des films habituels, ni tout à fait celui de la vie, bien qu’il lui soit très proche.» Autre question récurrente, le recours à des acteurs inconnus. «Mais si je demande, si j’emploie des acteurs anonymes, de même si je fuis le sujet et l’anecdote dramatique, qui a son intérêt en soi, si je réduis le décor ou le paysage à un cadre qui diminue et disparaît de lui-même dès que le visage humain vient y prendre place, c’est que ce que je veux représenter, ce ne sont pas des actions, ce ne sont pas des événements, ce sont des sentiments.» «Sentiment» est en effet chez lui un maître-mot qui revient à plusieurs reprises. De même que la notion de «nécessité intérieure». «C’est l’intérieur qui commande», avance-t-il lors de la sortie des Dames du Bois de Boulogne. «Seuls les nœuds qui se nouent et se dénouent à l’intérieur des personnages donnent au film son mouvement, son vrai mouvement. C’est ce mouvement que je m’efforce de rendre apparent par quelque chose ou quelque combinaison de choses qui ne soit pas seulement un dialogue.» Bref, ce livre passionnant, dont les interlocuteurs de Bresson se nomment Godard, Douchet, Doniol-Valcroze, François-Régis Bastide (dans le cadre du Masque et la Plume), Jean Guitton, André Parinaud, Georges Sadoul, Roger Stéphane, Marguerite Duras, Yvonne Baby ou Michel Ciment, donne terriblement envie de voir ou revoir ses films. Dont plusieurs sont heureusement disponibles en DVD.

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