Ce que pensent les écrivains des interview(eur)s


Sous-titré «Enquête sur les entretiens littéraires», Secrets d’écrivains repose sur une très bonne question: comment les écrivains, qui ne cessent d’être interviewés – du moins les plus connus d’entre eux/ceux qui vendent le plus de livres/ceux qui sont poussés par leur maison d’édition, etc. – vivent-ils ces face-à-face avec les journalistes? David Martens et Christophe Meurée ont cherché à le savoir soit en le leur demandant, soit en reprenant des entretiens sur le sujet publiés ailleurs ou réalisés par une tierce personne (notamment Myriam Watthee-Delmotte).

Ainsi, à plusieurs écrivains, mais aussi à des journalistes, a été soumis un questionnaire de base reprenant une bonne quinzaine de questions sur le souvenir de leur première interview, sur leur appréciation portée sur ce genre journalistique, sur la place que celui-ci occupe dans leur œuvre, sur la façon dont ils s’y préparent, etc. François Bon, qui tient un blog, le Tiers-livre, préfère l’interview par courriel plutôt que de visu ou par téléphone (qu’il refuse systématiquement), sans doute pour mieux contrôler ses paroles. Michel Butor, au contraire, est ouvert à tout et à tous. «Les gens ont toujours des questions différentes à me poser; et cela m’intéresse beaucoup.» De son côté, François Emmanuel trouve «l’exercice stimulant et périlleux», préférant l’écrit «qui ramasse beaucoup mieux [sa] pensée» à la radio en direct «sans retouche possible». Et Jean-Philippe Toussaint pense que l’interview peut lui permettre de parler, «sous une autre forme, qui est du domaine du commentaire, des intentions qu’[il avait] lorsqu’[il écrivait]». Jacques Chancel et Bernard Pivot, qui savent de quoi ils parlent, se confessent au micro d’Edmond Morel, journaliste belge qui anime depuis 2008 une webradio (http://www.espace-livres.be/) riche aujourd’hui de plusieurs dizaines d’interviews et qui raconte aussi longuement comment il travaille. Le présentateur de Radioscopie se considère comme un « passeur» et ne se reconnaît qu’«une seule qualité», savoir écouter. Se souvenant des émissions avec Romain Gary ou Albert Cohen, il révèle qu’il arrivait au moment du générique afin que son invité ne lui dise pas ce dont il avait envie de parler ou non. Bernard Pivot, quant à lui, raconte que la question qu’il se posait, face à des grands écrivains, était justement s’il allait poser la bonne question pour lancer l’entretien. Estimant que ses «marques de fabrique» sont son naturel, la curiosité et l’attention. Dans la rencontre qui ferme le livre, Benoît Peeters, qui a notamment réalisé de longs entretiens avec Hergé, Taniguchi, Robbe-Grillet ou Raoul Ruiz et qui a l’habitude de celui à deux avec François Schuiten, son complice sur Les Cités obscures, avoue «aimer autant» la position de l’interviewé que celle de l’intervieweur. Le point commun entre les deux étant selon lui «leur caractère aventureux». Comment intervieweur, explique-t-il, «ce que je cherche, c’est un moment où la parole se défait, où la personne dit ce qu’elle ne pensait pas dire».