Cet être immonde qui me fait honte

Ahurissante. Pathétique. Infâmante. Comment qualifier autrement la triste fin de règne du monarque médiatique désormais dépourvu de tout sens de dignité, de cette sorte de Richard III botomisé de toutes parts qui sent son trône vaciller sous ses talonnettes rehaussées ?

Après deux mois d’invectives ininterrompues, après une véritable chasse à l’homme orchestrée par ses médias contre l’ex-allié Gianfranco Fini, Silvio Berlusconi se présentait ces jeudi et vendredi devant les Assemblées législatives afin de poser la question de confiance à l’entame de la rentrée parlementaire. Celle qui, dans ses projets, doit le projeter tel un tremplin doré vers la Présidence de la République. Le seul intérêt de la démarche était arithmétique : Il importait de savoir si M. Berlusconi disposait ou pas des voix suffisantes pour continuer d’appliquer son programme sans l’apport du nouveau parti de M. Fini.

La réponse est tombée comme une lame de guillotine : Alors que la majorité requise à la Chambre des Représentants était de 309 voix, la somme des suffrages exprimés par les membres du Parti de la Liberté (le parti de M. Berlusconi) et de la Ligue du Nord n’a pas dépassé le seuil de 307. La conclusion est donc limpide : Sans l’apport de Futuro e Libertà (le nouveau parti de M. Fini), le gouvernement Berlusconi ne peut aller de l’avant. Or Gianfranco Fini a conditionné le soutien de ses troupes au strict respect d’un programme électoral excluant toute nouvelle loi d’immunité pour les plus hautes charges de l’Etat. Lorsque l’on sait que la démarche politique berlusconienne est toute entière dans la recherche de cette même immunité, point n’est donc besoin d’une boule de cristal pour prévoir une fin de législature pour le moins houleuse.

Mais l’événement à retenir, à dénoncer – événement pitoyable, honteux, infâmant – s’est produit au Sénat. Il est le fait de Giuseppe Ciarrapico, sénateur berlusconien par excellence : ouvertement fasciste, éditeur d’une vaste littérature d’extrême droite, condamné en 1974 pour avoir violé la loi sur le travail des enfants, en 1993 pour fraude fiscale, en 1999 encore pour fraude fiscale, en 1996 pour son implication dans le crack de la Banque Ambrosiano, en 2000 pour financement illicite de l’activité politique, en 2009 pour stalking (insultes à caractère sexuel) par voie de presse vis-à-vis d’une journaliste, en 2010 pour fraude aggravée. Question subsidiaire : Comment se fait-il qu’un individu flanqué d’un tel pédigrée siège au Sénat de la République italienne ? Parce qu’il s’agit d’un proche de M. Berlusconi, au même titre, par exemple, que MM. Dell’Utri et Previti, deux autres sénateurs condamnés pour faits à caractères mafieux. Bref, lors de la justification des votes, M. Ciarrapico s’est saisi du micro et, se référant à Gianfranco Fini, a prononcé haut et fort les mots suivants : « Celui qui a trahi une fois, trahira toujours. J’imagine que le traître a déjà commandé les kippas. » M. Ciarrapico a ensuite expliqué qu’il n’avait toujours pas digéré la visite de M. Fini à Jérusalem, en tant que Président de la Chambre, visite au cours de laquelle il a voulu poser un geste fort en coiffant une kippa. Lui, l’ancien leader d’un parti postfasciste. Suprême trahison.

Après avoir parlé de la sorte, ce triste octogénaire a-t-il été expulsé de l’hémicycle ? Bien sûr que non, il en est sorti comme il y était entré, la tête haute et la main appuyée sur une canne, en claudiquant légèrement. Mais le pire était encore à venir. En effet, il paraît légitime de s’interroger sur la réaction du chef du gouvernement d’une des principales démocraties occidentales. Du leader de la coalition dont M. Ciarrapico est un membre éminent. Avec véhémence et indignation, me direz-vous, cela va de soi. Et bien non ! Pas en Italie. Pas Silvio Berlusconi. Lui d’habitude si volubile a choisi de se taire. Du moins jusqu’à ce qu’on le retrouve, sur le coup de minuit, au pied de Palazzo Grazioli, sa résidence de fonction, souriant, détendu, la chemise grande ouverte au milieu d’une petite foule d’admirateurs complaisants et serviles ; il parle, pérore, commente le vote qui vient de se conclure au sénat. Il ignore que la scène est filmée à partir d’un téléphone portable, qu’elle sera mise en ligne la nuit-même par les sites des rares journaux qui ne lui appartiennent pas (encore).

Alors, dans un premier temps, notre Richard III de pacotille dénonce avec force le complot ourdi par les juges bolchéviques qui veulent l’éliminer. Il attaque la presse de gauche dont le seul objectif est de fomenter un coup d’état. De grands classiques. Puis, comme il est sur le point de quitter les lieux, il ne peut s’empêcher de lâcher : Souhaitez-vous une petite histoire avant de rentrer ? Un ouiii courtisan se détache baveusement de l’assistance. Bien, reprend alors M. Berlusconi, c’est l’histoire d’un juif qui rencontre un parent éloigné et lui dit : A l’époque des camps de concentration, un des nôtres a demandé à notre famille de le cacher, ce que nous avons fait. Nous l’avons logé dans la cantine mais, comme lui aussi était juif et qu’il avait de l’argent, nous avons exigé qu’il nous paye une rente journalière. Ah bon, et de combien était cette allocation ? demande le parent. De l’équivalent de trente mille euros d’aujourd’hui, Par mois ? demande encore le parent. Non, par jour, répond notre homme. Puis il ajoute : Pourquoi ? Tu crois que je devrais lui dire qu’Hitler est mort et que la guère est terminée ?

Cette scène indigne dans laquelle on voit le premier ministre de la République italienne raconter une blague dont l’esprit est qu’un juif aurait préféré garder Hitler vivant plutôt que perdre une affaire est disponible sur les sites de la Repubblica et de l’Espresso. Chacun peut la consulter. En raison de son caractère infâmant, j’ai longtemps hésité avant de la rapporter intégralement dans cette chronique. J’ai fini par conclure qu’il le fallait. Pour que l’on sache de quelle pâte est fait cet être immonde qui me fait honte.

#antisémitisme #Berlusconi

Posts récents

Voir tout

NOUVEAU SITE

Cela fait de longues années que ce blog n’a pas été mis à jour. Non que ce soit une obligation ; mais là, vraiment, il était temps. Il n’y aura plus de nouveaux articles sur ce site. Je vous invite à

michaël, l’espiègle

Dans une belle lettre d’adieu à son coéquipier Michael Goolaerts, le triple champion du monde de cyclo-cross Wout Van Aert écrit qu’il ne faudra jamais oublier Michael, ce gars espiègle avec son étern

Anvers et contre tout

Anvers est loin de Vérone. Sous le balcon de Juliette, l’histoire d’amour était dramatique mais simple. Dans la métropole pluvieuse, la tragédie a tourné au Grand-Guignol. La Belgique est une terre de