Charles Lloyd, John Zorn et les photographes


Charles Lloyd débute dans le blues avec BB King et Howlin’ Wolf avant d’intégrer en 1960 le quartet de Chico Hamilton, dont il devient le directeur musical. Puis il rejoint le saxophoniste Cannonball Adderley. Il enregistre deux albums en tant que leader, accompagné des jeunes musiciens Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams. Ensuite il dirigera un quartet avec le pianiste Keith Jarrett, le bassiste Cecil McBee et le batteur Jack DeJohnette. En 1968 après la séparation du quartet, Charles Lloyd entre dans une période de retraite partielle. Malgré quelques enregistrements dans les années 1970 et des apparitions en  tant que sideman, il disparaît presque totalement de la scène jazz. Il joue souvent pour les Beach Boys en studio et en concert pendant les années 1970. Il est membre du groupe Celebration, formé par d’anciens membres des Beach Boys, et devient par ailleurs un disciple du mouvement spirituel de méditation transcendantale. Le pianiste français Michel Petrucciani le sort de sa réserve au début des années 1980, et lui redonne le goût de la scène. Ils enregistrent ensemble en 1983 l’album A Night in Copenhagen chez Blue Note Records. À partir de 1989, Charles Lloyd signe une longue collaboration avec le label ECM.

Bon, tout ce qui précède, je  l’avoue, c’est du quasi copié-collé d’un article de Wikipédia. Pourquoi, en effet, dire autrement ce qui est déjà si bien dit ailleurs, et qui, parmi ceux qui liront ces lignes, auraient consulté la biographie de Charles Lloyd sur Wikipedia ? Et pourquoi parler de lui ? Parce que sa musique est belle et fait du bien, pardi ! En voiture, dans un embouteillage ou sur une autoroute sans fin, ou chez vous, après une journée de stress, ou alors, et c’est mieux, quand vous êtes seul avec vous-même (ça arrive, non?), particulièrement réceptif, particulièrement sensible au silence qui vous entoure, au silence qui est en vous, placez donc Lift Every Voice, Voice in the night, Rabo de Nube, ou un des nombreux autres albums sur votre platine, ou le lecteur mp3 sur vos  oreilles, et faites le voyage… Là, je passe du copié-collé au racolage publicitaire… Copié-collé-racolé… je m’enfonce. Sauf qu’en plus,c’est vrai.

ECM. Les amateurs de jazz connaissent ce label allemand fondé par Manfred Eicher en 1969, qui va imposer une certaine couleur, la couleur ECM, avec, –  je copie-colle la réponse à la question numéro 13 du site de la Médiathèque de la  Communauté française: « Qu’est-ce que le post-free ? » ECM étant la partie deux de la réponse à ladite question  –  une « série de musiciens spécialistes des sonorités planantes, des grands espaces, des atmosphères ”languides“. Une esthétique de la quiétude, de la douceur, de la non-surprise, du prévisible et du convenu collera de plus en plus au label ECM, avec des hauts et des bas: la porte aux complaisances est grande ouverte… Cependant, loin de nous l’intention de dénigrer la production de la firme allemande: des chefs-d’œuvre ont été commis par des musiciens tels que Eberhard Weber, Keith Jarrett, John Surman en certains de leurs disques et concerts. Et l’on n’oublie pas non plus qu’ECM se consacra ci et là à l’édition d’artistes et groupes remarquables tels Anthony Braxton et l’Art Ensemble of Chicago… » Après avoir assisté au concert de Dinant, j’ajoute à la liste Charles Lloyd. J’avoue que je connaissais peu ce musicien que j’avais un peu négligé dans ma longue carrière d’auditeur. Je suis donc d’autant plus reconnaissant aux organisateurs des Dinant Jazz Nights placées cette année sous le parrainage de Joe Lovano.

John Zorn, maintenant, au festival Middelheim d’Anvers. Tout est dit, ou presque, dans les trois adjectifs épithètes du premier paragraphe : klezmer, bouillonnant, radical. Figure symptomatique et fédératrice de la scène new-yorkaise, généralement associée à la Knitting Factory, John Zorn est une figure majeure du jazz contemporain et de l’avant-garde. Il est aussi le propriétaire du label d’avant-garde Tzadik et du club The Stone à New York (tu connais, Alexis?). Sa démarche de refus des académismes et des stéréotypes, et ses expérimentations parfois radicales ont exercé une influence importante aux États-Unis comme en Europe. Entre beaucoup d’autres choses, il fonde le groupe Masada, quartet inspiré par le jazz d’Ornette Coleman, et les échelles musicales et rythmes séfarades, avec Zorn au saxophone alto, Joey Baron à la batterie, Dave Douglas à la trompette et Greg Cohen à la contrebasse. Les premiers albums de Masada sont nommés d’après les dix premières lettres de l’alphabet hébreu : Alef, Beit, Gimel, Dalet, Hei, Vav, Zayin, Het, Tet et Yod. (Wikipédia)

C’est avec cette formation que John Zorn a clôturé une soirée dont il a été le maître d’œuvre avec son  projet « Book of Angels » comprenant notamment le Bar Kokhba Sextet, avec Mark Fieldman au violon, Greg Cohen à la basse, Erik Friedlander au violoncelle, Marc Ribot à la guitare, Joey Baron à la batterie, et Cyro Baptista aux percussions.

Superbe. Étonnant. Vivifiant. Innovant. Libre. Toute la musique que j’aime. Sauf que.

Sauf que tout au long de la soirée s’est développée, en stoemeling (pour les non-Belges, voir le Wiktionnaire !) une histoire de pouvoir qui pourrait faire figure de parabole dans notre monde de brutes raffinées et s’intituler :

John Zorn et les photographes

John Zorn interdit totalement la prise de photos pendant ses concerts. Nous sommes tous d’accord sur le fait que les photographes ne doivent gêner ni les musiciens ni le public pendant leur prestation. C’est la raison pour laquelle les artistes (et/ou les organisateurs) autorisent en général les photos quelques minutes en début de concert. Mais, ici, interdiction totale et surveillée. Et surtout, fallait voir la manière.

Je ne vais pas discuter ici le fameux droit à l’image. Le bon sens voudrait que l’image (non-commercialisée) d’un personnage public dans l’exercice de son activité publique soit forcément… publique. Logique et point barre. Ce n’est hélas pas le cas, et ce ne sont pas les photographes de tout poil, accrédités ou non, qui se partagent le premier rang des festivals qui me contrediront. Il fallait les voir ce soir-là, un peu décontenancés (ça, je n’ai encore jamais vu, me dira l’un d’entre eux), avec leurs badges et leurs équipements, surveillés par une sorte de garde privé style Tarass Boulba, au centre, tournant le dos à la scène, les bras croisés balayant le public d’un regard suspicieux. Tout cela n’aurait pas dû trop me gêner, je ne suis pas photographe. Mais, dans mon champ de vision, j’avais ce regard Big Brother is watching you qui clouait sur place toute velléité photographique, et peut-être même toute velléité de grimace ou de pied de nez : je revois ce petit monsieur devant moi, courageux, résistant, ou inconscient, bravant l’interdit en sortant son petit appareil et clic, sans flash, et aussitôt, à une vingtaine de mètres de lui, le sbire s’allongea de quelques centimètres, fronça les sourcils et brandit son arme en direction du contrevenant, oui, oui, vous avez bien lu, une arme, oui, bon, pas un Beretta ou un FN, mais une sorte de pointeur laser vert brandi comme une arme de science-fiction qui darde un rayon fin et puissant vers la victime! Me voilà donc assis au treizième rang, dans une autre dimension, j’ai quinze ans, je passe un examen dans une grande salle d’études, le surveillant scrute la salle, je n’ose pas le regarder, peur d’éveiller des soupçons qui m’empêcheraient de sortir les copions de ma poche (ça, je l’invente pour me donner un genre, je n’ai jamais fait ça). Mais je n’ai plus quinze ans et je regarde méchamment le garde-chiourme en face de moi. Je ne sais pas ce qu’est une chiourme (non, je mens, je viens de vérifier  dans le TLFI, le Trésor de la Langue Française Informatisé), mais ce que je sais, c’est qu’en face de moi j’avais un garde, et que je ne pourrai pas goûter une musique, fût-elle belle, fût-elle sublime, dans des conditions de (non-)liberté surveillée, surtout si cette musique est celle d’un homme qui revendique une totale liberté. Un artiste totalement libre qui interdit totalement, et de quelle manière…, qui veut être le seul maître de son « image ». Son image ! Mais quelle prétention ! Quelle paranoïa ! Est-ce qu’on se plaint, nous, la chiourme, d’être filmés à tout bout de champ au cours de nos déambulations privées dans les rues des villes ? Sans doute avait-il été très heureux, John Zorn, de voir jadis sa première photo dans un magazine… Dommage que cet artiste, qui crée une musique magnifique, inclassable, libre, cède ainsi aux sirènes de la société branchée, aseptisée, sécurisée.

Le plus sidérant dans cette petite histoire dérisoire de pouvoir et d’armes fatales, c’est la résignation et l’obéissance de la foule des photographes – et des spectateurs des premiers rangs concernés. Bien sûr, les photographes ne peuvent braver le droit, mais ils auraient pu, par exemple, se lever et partir en groupe, en signe de protestation… Moi-même, courageux comme je suis, j’ai failli me lever ! Car que serait un festival sans photos ? La (bonne) photo prolonge, pérennise, mais surtout, métamorphose des moments sonores, des attitudes. Et plus encore. Une photo, ça s’écoute aussi, me disait un jour l’excellent photographe flamand Jos L. Knaepen, absent ce jour-là à Anvers. Bien sûr. Comme un tableau. Et ce n’est pas son album « Jazz Masters » qui le contredira. Ni les photos de Guy Le Querrec. L’inverse vaut aussi. L’autre jour, par exemple, en voiture, j’écoutais Anthony Braxton, en me disant, mais au fond, c’est quoi, cette musique, que signifie tout ça ? Ma question a trouvé sa réponse quand je me suis mis à visualiser des bribes de tableaux de Kandinsky. Mais je m’égare. Revenons à nos moutons.

Si de cette petite histoire négligeable, je fais tout un fromage, c’est qu’elle me semble symptomatique d’une tendance qui se vérifie dans de nombreux domaines de la société d’aujourd’hui. On dirait que dans un monde où les limites utiles sont devenues de plus en plus floues, voire inexistantes, on en replace d’autres, au mauvais endroit et à mauvais escient… Assis sur ma chaise, face au molosse, je m’étais dit qu’il était grand temps de réapprendre à désobéir… au bon endroit et à bon escient. On commence déjà à s’indigner un peu partout, c’est un début…

Je terminerai sur un petit air de liberté, et c’est la raison pour laquelle j’ai appelé à la rescousse papi Lloyd à Dinant. Charles Lloyd est venu avec son quartet, dans lequel joue le pianiste Jason Moran, il nous a offert sa musique, il nous a fait du bien, sans se soucier de ce qu’on ferait de son image, s’il serait photographié ou non, comme dans le bon vieux temps. Le même vent de liberté soufflait dans l’ambiance de ce festival, qu’on peut qualifier de grand. Il semble que les festivals wallons commencent à concurrencer les superbes festivals de Gand et d’Anvers. Point d’esprit de clocher, mais il faut avouer que dans le contexte actuel, ça fait du bien. Avec cet esprit bien de chez nous, cette liberté, et là non plus, ce ne sont pas les photographes qui me contrediront, libres de leurs mouvements, sans jamais gêner personne, même lorsque, au péril de leur vie, ils grimpaient sur les chaises inoccupées au bout des rangées (n’est-ce pas Léon?).

Le dernier cd de Charles Lloyd s’appelle « Mirror », avec la même formation qu’à Dinant :Charles Lloyd (ts), Jason Moran (p), Reuben Rogers (b), Eric Harland (dm) (ECM).

#jazz #Lloyd #photographie #Zorn

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