Chronique d’une mort […] ?

Ce vendredi 12 mars 2010, une information judiciaire a été ouverte par le parquet de Trani à l’encontre de Silvio Berlusconi, premier ministre italien en exercice, Augusto Minzolini, directeur de l’information de la Rai, et Giancarlo Innocenzi, commissaire au sein de l’Autorité pour la vigilance audiovisuelle. L’enquête porte sur le délit de concussion.

En clair, il est reproché à M. Berlusconi d’avoir utilisé l’autorité de sa fonction pour exercer des pressions sur le directeur de l’information de la télévision italienne et sur le commissaire de l’Autorité de vigilance. Motif : Faire ainsi supprimer de l’antenne (publique !) des émissions télévisées traitant de sujets susceptibles d’écorner son image au sein de l’opinion publique. Notamment les émissions concernant ses démêlés judiciaires et ses éventuelles liaisons avec la mafia. Selon les magistrats, le premier ministre aurait aussi exigé que soient interdits d’antenne (publique !) les rédacteurs en chef de journaux considérés d’opposition.

Pour leur part, en s’exécutant servilement et en répercutant les oukazes berlusconiens sur leurs subordonnés, les sieurs Minzolini et Innocenzi auraient violé les devoirs élémentaires d’impartialité et de neutralité incombant à des fonctionnaires de leurs rangs.

Comment les enquêteurs en sont-ils arrivés à formuler ces constats ? Il y a deux ans, un consortium de consommateurs italiens dépose une plainte en bonne et due forme contre American Express, dont ils accusent un directeur local de pratiquer des taux de remboursement proche de l’usure. Ledit directeur et le conseiller juridique du géant américain font alors jouer leurs relations dans le monde télévisuel afin que l’affaire ne soit pas ébruitée. Minzolini et Innocenzi sont entendus au titre de témoins mais, très vite, les magistrats s’aperçoivent que le commissaire de l’Autorité de vigilance marche dans la combine. Son téléphone est alors placé sur écoute et, de fil en aiguille, les conversations entre Silvio Berlusconi, Innocenzi et Minzolini sont découvertes.

Exemple 1 (parmi tant d’autres) : Silvio Berlusconi à Giancarlo Innocenzi : « Tu dois me protéger. Je ne peux pas accepter que des journalistes-ennemis se rendent sur les plateaux de télévision (publique !) et m’attaquent librement. Je ne veux plus les voir. (En hurlant 🙂 Tu n’as aucune dignité ! Fais le travail pour lequel je t’ai mis là où tu es ! »

Exemple 2 (parmi tant d’autres) : Silvio Berlusconi à Augusto Minzolini : « Demain, au JT, tu me fais un éditorial. Voilà ce que tu vas dire sur mon procès (…) »

Tout ça n’est pas nouveau. En décembre 2007, dans le cadre d’une enquête impliquant Agostino Saccà, directeur général de la Rai, les écoutes téléphoniques (par un détour similaire) avaient porté au grand jour les méthodes très particulières de M. Berlusconi pour renverser le gouvernement de Romano Prodi. Exemple 3 (parmi tant d’autres) : Silvio Berlusconi à Agostino Saccà : « Ecoute moi bien, Agostino, quelquefois je te demande des jeunes femmes, des actrices, pour, disons, remonter le moral du Chef (rires), mais cette fois, Agostino, c’est autre chose, j’essaie de renverser la majorité au Sénat, tu comprends ?, alors, pour en convaincre certains de changer de camp et de nous rejoindre, tu vois ce que je veux dire ? (rires), et puis il y a aussi ce sénateur dont la femme veut faire du cinéma, trouve lui un petit rôle dans une fiction télé quelconque (…) »

Que nous apprennent ces affaires ? Tout simplement que Monsieur Berlusconi a peur, très peur, et que, comme dans une tragédie shakespearienne, cela le rend dangereux et imprévisible. En moins d’un an, l’actualité politique a été entièrement cannibalisée par le chef du gouvernement et ses proches. Rappelons-nous le scandale sur sa vie privée, sur les starlettes et les festins politico-sexuels, les multiples tentatives de passage en force pour des lois ad personam, l’arrestation et la condamnation de députés de centre-droit reconnus coupables de collusions avec la mafia, le scandale de la protection civile et les détournements de sommes destinées à la reconstruction des zones sinistrées, les fausses listes électorales, les révélations de repentis de Cosa Nostra sur la création de Forza Italia.

Depuis l’éclatement de l’affaire de la Rai, le premier ministre inonde les journaux télévisés des chaînes privées et publiques pour affirmer que les magistrats et la gauche veulent renverser la démocratie. Qu’une sorte de coup d’état est en préparation. Qu’une force obscure veut faire chuter son gouvernement. Partout ailleurs, ces méthodes prêteraient à rire. Pas en Italie. Selon une récente enquête du Centre d’étude des recherches sociales, 70 % des Italiens se forgent une opinion politique essentiellement en fonction des informations diffusées par les journaux télévisés. Ce chiffre passe à 74 % pour les ménagères et à 78 % pour les pensionnés ! Journaux télévisés contrôlés directement ou indirectement par le chef du gouvernement, dirigés par des serviteurs inféodés, « surveillés » par un de ses amis personnels.

Ce qui veut dire que l’écrasante majorité des Italiens reçoit une information déséquilibrée, biaisée, le plus souvent mensongère. Vouée exclusivement à maintenir l’adhésion du peuple à son Chef. Cela s’appelle de la propagande. Ou l’infinie extension du néant politique, c’est comme l’on voudra. Toujours est-il que le constat est simple : Ce qui fait le cœur même de la démocratie, ce qui en constitue l’exigence imprescriptible, sa raison d’être – le demos – la communauté d’intérêt – est sur le point de cesser de battre : Les organes censés lui fournir l’oxygène démocratique ne l’aliment plus. Question : Mort naturelle ou mort assistée ?

#Berlusconi

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