Chroniques et chroniqueurs : à quoi servent-ils ?


Il est d’usage, en fin d’année, de faire des bilans et d’émettre des vœux. Voilà trois ans que je tiens cette chronique, laquelle est la 153e publiée sur le site du Soir ; l’occasion, pour une fois, de me conformer à l’usage…


Pour être précis, j’ai commencé les chroniques dans les pages du Soir en 2002. Je peux déjà faire une double constatation : les sujets qui agitent l’actualité aujourd’hui étaient présents à l’époque (montée des extrêmes droites, du nationalisme, du repli identitaire, du populisme ; terrorismes islamiste et d’extrême droite ; défi climatique ; délitement de la démocratie représentative ; financiarisation outrancière du monde et soumission du politique à la finance) ; leur acuité n’a fait que se renforcer, parce que les réponses qui y ont été apportées ont été insuffisantes, inefficaces, voire absentes.


Il n’y a, je pense, pas grand intérêt à publier des volumes de chroniques, car celles-ci sont le plus souvent ancrées dans une actualité singulière, quand bien même, à la différence d’un article journalistique, elles essaient de mettre davantage la problématique en perspective et de « prendre de la hauteur », comme on a coutume de le dire. Mais les reparcourir permet à la fois de noter la persistance de ces sujets et la violence croissante qu’elles relèvent et dénoncent, ou qui nourrissent les attaques de leurs détracteurs.


Cette violence est certainement le fait dominant que je relève d’une relecture des derniers mois.


L’année 2018 sous le signe des violences

Je ne parle pas ici seulement des violences hautement médiatisées qui sont le fait de certains Gilets Jaunes – j’ai évoqué dans les dernières chroniques combien celles-ci étaient à la fois exagérées à fin de propagande gouvernementale pour justifier la répression et décrédibiliser le mouvement, et en même temps la réaction à une violence plus forte encore, même si pratiquée à travers des actions moins spectaculaires, exercée par le pouvoir à l’encontre des plus faibles ou des opposants.


Il y a évidemment la violence des attentats et du terrorisme, et la tuerie du marché de Noël de Strasbourg le rappelle cruellement. Celle d’un antisémitisme qui croît à nouveau, suscitant des inquiétudes légitimes – sauf s’il s’agit de faire taire les critiques à l’encontre de la politique d’Israël. Mais la violence dont je veux parler ici est celle du débat en lui-même, et en particulier celle exercée par les défenseurs des politiques ultralibérales, voire illibérales, à l’encontre de toutes celles et tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, critiquent et s’opposent à elles : les corps intermédiaires, les intellectuels, les artistes, les citoyens et les citoyennes qui exercent leur liberté d’opinion et d’expression.

Ces réactions sont inquiétantes parce qu’elles flirtent de plus en plus ouvertement avec des discours d’extrême droite. Les barrières tombent, la parole extrémiste se décomplexe. Les dialogues de sourds se multiplient. La droite hurle contre ce qu’elle appelle « la pensée unique », laquelle serait de gauche – curieux aveu, du coup, puisqu’en bonne logique, cela voudrait signifier qu’il n’y a pas de pensée à droite – ; la gauche oublie que, depuis trop longtemps, elle a renoncé à son ADN, mené et/ou cautionné une politique libérale de droite conduisant à la destruction progressive des services publics et à la mise du politique sous la coupe du privé, comme l’analyse très justement Raphaël Glucksmann dans Les enfants du vide.


Quelques constats autour d’un dialogue de sourds

À travers les réactions suscitées par mes chroniques, que ce soit celles de lecteurs sur les forums ou les réseaux sociaux ou celles de responsables politiques qui se sentent plus ou moins visés, je peux dégager quelques constats plus ou moins heureux.

Tout d’abord, pour une part des lecteurs, qu’ils soient ou non spécialistes, il me semble que l’opinion s’élabore à partir de deux éléments : le titre de la chronique et le nom de son auteur. En fonction de ce que le lecteur pense du sujet évoqué et de ce qu’il croit savoir de son auteur, il s’est forgé son opinion – positive ou négative – qui, souvent, semble se dispenser de la nécessité de lire le texte. Cela apparaît clairement dans la manière dont ces lecteurs commentent la chronique : une lecture même superficielle leur aurait répondu ou aurait suffi à les contredire.


Si les textes sont lus, on note souvent aussi une impossibilité des détracteurs d’entendre les arguments opposés à leurs thèses. On pense opposer des faits, sur le thème très à la mode de la dénonciation des fake news, en oubliant que, dans les domaines de la politique comme de l’histoire et des sciences humaines en général, les faits sont indissociables de leur interprétation, en particulier pour ce qui est des chiffres. Or, la tendance est forte de reléguer les principes derrière ces faits, voire de plonger dans une véritable schizophrénie, grâce à laquelle des dirigeants tiennent un discours en contradiction de plus en plus flagrante avec leurs actes.


Le rôle d’un chroniqueur n’est pas d’appuyer le pouvoir. Il n’est pas non plus d’en être l’adversaire constant ; mais l’insolence, l’ironie et l’impertinence sont ses lignes de conduite. Pour autant, il est soumis, comme le journaliste, à la rigueur ; il doit s’efforcer de commettre le moins d’erreurs possible… Et cela prend du temps, beaucoup de temps.

En cela, il rejoint n’importe quel citoyen engagé ; cet engagement est bénévole – ou peu rémunéré – et chronophage, toutes celles et tous ceux qui sont engagés dans l’une ou l’autre cause citoyenne vous le diront. De la même manière, au moins en ce qui me concerne, c’est en partie un travail collectif ; chacune de mes chroniques est relue par plusieurs personnes (parfois plus de dix), en fonction des sujets et de leurs compétences respectives, afin d’éviter au maximum les erreurs factuelles.

Pour le dire en quelques mots : à quoi bon passer tant de temps pour « prêcher » des convaincus ou dans le désert ?


La crainte du découragement

S’il est un point que j’admire souvent chez les femmes et les hommes politiques, c’est leur capacité à supporter les attaques et les injures. Cette apparente indifférence relève à mes yeux d’une discipline olympique et l’on peinerait à distinguer celle ou celui qui mérite la médaille d’or. Je le dis sans ironie ; cette force est impressionnante. Est-elle la preuve d’une indifférence ou d’un mépris ? Pas nécessairement. Elle est en tout cas une nécessité pour survivre dans cette arène constante qu’est le monde politique ; mais elle n’est devenue une nécessité que parce que la politique s’est professionnalisée et que ses acteurs en ont fait une carrière, alors qu’elle pourrait être un service, accompli à certains moments d’une vie – comme le préconise également Glucksmann dans son récent appel à un renouveau de la politique et de la démocratie.

Si, depuis 2002, je me suis endurci, je n’ai pas encore cette cuirasse morale, et les moments de découragement sont fréquents. Que ce soit dans l’affaire Ken Loach ou dans les polémiques récentes avec le MR, une voix intérieure et quelques voix amicales extérieures m’ont posé la question : à quoi bon ? Je ne répondrai pas : « Parce que je me dois à la vérité. » Je crois que la vérité est d’abord affaire de narration et de conviction. Ensuite, que sa défense est le fruit d’une argumentation.

Mais à quoi bon publier des chroniques dans la presse ? Pourquoi les relayer sur les réseaux sociaux et y prendre le risque de polémiques sans fin, souvent agressives, presque toujours stériles ?


Parce que je me souviens d’une lettre écrite à mon père à la fin des années 1970. Il ne jurait que par le Herald Tribuneet s’opposait à la plupart des mes opinions. J’y reprenais notamment une phrase qui, à mes yeux, disait le mal du monde à cette époque, et qui sonne encore plus juste aujourd’hui : « Que peuvent les lois, où l’argent est seul maître, et où la pauvreté ne peut avoir raison ? » Phrase écrite par Pétrone, écrivain romain, près de vingt siècles auparavant. Et je concluais cette lettre par un projet, une promesse : « Pour être sûr qu’on m’écoutera plus que maintenant, je suis décidé à acquérir par mes études et d’autres moyens la reconnaissance nécessaire sans laquelle on n’écoute personne. » Si je suis devenu professeur d’université, c’est en partie pour cela.

Parce que je ne supporte pas l’arrogance du pouvoir et de ses gardiens – dans le but d’en préserver les bénéfices personnels –, leur façon de confisquer la parole de leurs opposants, de décrédibiliser la presse, de mépriser la grogne populaire et de porter atteinte au langage pour le priver des mots et des concepts nécessaires pour s’opposer à eux.


Parce que, face aux « ordres imaginaires » – pour reprendre le concept que Harari développe dans Sapiens– qui justifient le pire, il faut raviver et nourrir des récits collectifs généreux et respectueux de l’humanité commune.

Parce qu’à chaque chronique, je reçois des messages (n’exagérons pas : parfois un seul, parfois deux, rarement plus de dix) de remerciements et d’encouragement. Cette prise de position a conforté certaines personnes qui, sur le terrain, se battent pour des causes que je pense justes, celles de la justice, de la liberté et de l’égalité.

Parce que je pense que c’est le rôle d’un artiste, d’un écrivain, d’un intellectuel : prendre position sur des sujets qui touchent à l’organisation de la cité (la « politique » au sens premier), même si cela ne ressort pas directement de mon champ de stricte compétence scientifique.


Parce qu’écrire est mon souffle, penser est mon sang. Ce sont les armes que j’ai choisies. Si je ne les utilisais que pour « raconter des histoires » et distraire le public, j’aurais honte de moi.


Ce que j’écris, ici et ailleurs, n’engage que moi. Ce ne sont pas des règles générales. Mais c’est pour cela que je crois bien que je vais continuer…