Claro tourne autour de la Maison indigène.


Qu’est-ce que « bien écrire » ? Vaste question, pas si subjective que ça. C’est affaire de construction et de tournure des phrases, de choix et de précision des termes, de rythme, de « musique », d’accord juste entre ce que dit l’auteur et ce qu’il a voulu dire, d’une alchimie réussie entre rigueur et souplesse… De temps d’écriture aussi, peut-être, mais pas seulement - combien d’écrivains n'affirment-ils remettre plusieurs fois leur texte sur le métier pour arriver à un résultat finalement très moyen ? On perçoit directement si un texte est bien écrit, ou moins bien, et tant pis pour ceux qui confondent une écriture paresseuse, mollassonne, encombrée de clichés, avec une « belle écriture ». Bref, ce préambule pour dire que le nouveau livre de Claro, La Maison indigène, est d’abord le fruit d’un magistral travail formel qui le rend irréductible à son sujet même.

Son point névralgique est en fait moins cette maison (appelée tour à tour mauresque, du Centenaire ou Villa du Centenaire) construite en 1930 en lisière de la Casbah d’Alger pour « célébrer » les cent ans de la colonisation de l’Algérie par la France, dont l'architecte est son grand-père, Léon Claro, qui a bâti d’autres monuments (dont une école et la Maison du Peuple) dans la capitale d’un pays alors divisé entre trois départements français, que les écrivains et poètes qui l'ont approchée. Et singulièrement Albert Camus qui, la visitant alors qu’il n’avait pas vingt ans, lui a consacré son premier texte littéraire sobrement intitulé La Maison mauresque (resté inédit jusqu’à son introduction en 1976 dans le deuxième tome des Cahiers Albert Camus). Un texte que Claro, tout en en observant l’étrangeté, relie subtilement à la personnalité et à l’œuvre à venir de son auteur. « C’est que cette maison-là, en plus d’être mauresque, et outre sa dimension coloniale dont il n’a cure de signaler l’aura douteuse, semble être devenue, en l’espace de quelques pages, la maison natale de l’écrivain Camus », constate-t-il.

Il est donc ici longuement question de l’auteur de Noces, recueil où figure notamment la nouvelle Le Vent à Djemila citée à plusieurs reprises, et de l’influence fondamentale qu’a eue sur le futur prix Nobel la lecture de L’Attrait du vide, la première des six nouvelles composant Les Îles écrit par Jean Grenier, son professeur de philosophie en hypokhâgne, à laquelle l’écrivain en devenir « va répondre pour ainsi dire point par point » dans son propre texte. L’auteur se livre aussi à de longues et passionnantes digressions sur L’Étranger et sa possible adaptation cinématographique au début des années 50 par Jean Renoir avec Gérard Philippe, avant que le projet soit mené à bien en 1967, après la mort de l’écrivain donc, par Visconti, avec Mastroianni dans le rôle de Meursault, sur un scénario coécrit par Emmanuel Roblès qui fut proche de Camus, tournage qui a donné lieu à un documentaire réalisé par Gérard Patris. Digression dans la digression, Claro retrouve la trace de l’Arabe anonyme (y compris dans le film) tué par le narrateur, déjà apparu quelques années auparavant dans La Bataille d’Alger de Pontecorvo.

Dans ce livre gorgé de beautés littéraires et d’émotions, on croise aussi le poète Jean Sénac, lié par de nombreuses similitudes (absence du père, milieu modeste, maladie – pleurésie ou tuberculose, etc.) à son aîné qui l’a aidé, hébergé, encouragé, avant d’être « répudié » suite à des désaccords liés au FLN pendant la Guerre d’Algérie. On suit également Le Corbusier lors de sa première venue à Alger (par temps maussade ou sous un éclatant soleil ?), guidé par Léon Claro (lui a-t-il fait visiter la Maison indigène, comme il l’affirme d’abord, avant de le nier ?). Et puis, une autre figure traverse encore ces pages, pour finalement les clore, celle d’Henri Claro, le père de leur auteur, qui se rêvait poète, comme le prouvent les nombreux documents en possession de son fils, mais dont seul un poème fut publié dans un recueil paru en hommage à Sénac (assassiné en 1973) qu’il avait connu vers ses vingt ans. Sénac, qui l’a décrit dans une lettre comme « une espèce d’excité à la recherche de son sens », lui dédia un poème repris dans cette Maison indigène, définitivement de la plus belle des factures.