Conjuguer socialisme, écologie, pensée libertaire et objection de croissance

« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler, ne mérite ni égard ni patience ».

René Char

Il y a trente ans.

J’étais socialiste.  Je le suis resté.

J’étais anarchiste.  Je suis toujours libertaire.

Je n’étais pas écologiste.  Je le suis devenu.

J’étais objecteur de conscience.  Je suis objecteur de croissance.


Je me rattache à la tradition de la gauche au pluriel.  Des gauches.  Celles décrites avec finesse et complexité par Edgar Morin dans son dernier livre « Ma gauche ».  Des sources multiples pour des valeurs communes.  L’espérance d’un autre monde.  Convivial et solidaire.  Fraternel et coopératif.  Prospère dans la simplicité.

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Il y a d’abord un modeste parcours intellectuel.

Pour ma part socialiste, je me suis immergé dès l’adolescence dans l’implacable logique de Karl Marx, les fantaisies jouissives de Charles Fourier ou les superbes critiques du capitalisme d’Antonio Gramsci et de Rosa Luxemburg.

Pour ma part anarchiste, une oreille sur Léo Ferré, j’ai dévoré la série « Ni Dieu ni maître » de Daniel Guérin, la biographie flamboyante de Michel Bakounine ou les analyses pointues sur le mouvement du 22 mars.

Mon prisme écologiste est venu plus tard.  Un vague souvenir du rapport du Club de Rome, de La gueule ouverte ou du Sauvage.  La candidature de René Dumont.  Puis, lentement, je me suis plongé dans les œuvres d’André Gorz et de Edgar Morin.  Ecologie et politique.  Introduction à une politique de l’homme.  Et j’ai poursuivi au travers des réflexions de Dominique Bourg, d’Hervé Kempf, de Jean-Pierre Dupuy, de Michel Serres,…

Puis beaucoup plus récemment, en cheminant avec Epicure dans son rapport à la nature, en conversant avec des amis alternatifs, en m’interrogeant sur le sens de mon existence, j’ai découvert Nicholas Georgescu-Roegen, Christian Arnsperger, Tim Jackson, Paul Ariès, Serge Latouche, la revue Entropia…  Un autre paradigme de civilisation, aux contours encore mal définis, s’ébauche inexorablement.  De plus en plus loin des dogmes de la pensée dominante, celle de l’alliance sacrée du progrès, de la science et de la technique, celle du culte de la croissance et de la consommation, incapable de penser la finitude tant de l’homme que de la biosphère.

J’ai toute conscience du caractère à la fois contradictoire et complémentaire de mes nourritures intellectuelles.  Je me situe dans un cheminement, allergique aux slogans et aux certitudes définitives, hostile à tout impératif catégorique, pourtant omniprésent dans l’économisation généralisée de la pensée et de la gestion du monde.  « Etre de son époque, c’est savoir la détester » écrivait Philippe Murray.

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Il y a ensuite les références de l’histoire, l’imaginaire de l’événement, l’admiration du courage de certains, l’émotion et la déception face à d’autres.  Indignations et émerveillements.

Mon engagement politique, jusque dans ses soubassements inconscients, a été irrigué par les assassinats de Jean Jaurès, de Salvadore Allende ou de Olof Palme, par l’écrasement de la Commune de Paris, des marins de Cronstadt ou des spartakistes dans les rues de Berlin.  Par les horreurs du Goulag, de la révolution culturelle, du napalm au Vietnam et par les crématoires à Auschwitz.

Par l’espérance aussi, souvent vite désenchantée, de l’autogestion yougoslave, des mouvements de libération nationale, de mai 1981, par la révolte des damnés de la terre, par les poings levés de tous ceux qui refusent l’ordre marchand du monde et les inégalités abyssales qu’il entraîne.  Par tous ces mouvements de solidarité populaire, aux côtés des sans terre ou des sans-papiers, qui luttent au jour le jour, chez nous comme au-delà des sables et des mers, contre l’hégémonie du libre marché dont la main de plus en plus visible étend son ombre sur la planète entière.

Comme parlementaire, pendant un peu moins de dix ans, j’ai eu la chance exceptionnelle de témoigner et de dénoncer, certes infime goutte d’eau dans un océan de souffrances et d’humiliations, l’oppression qui s’abat sur des hommes, sur des femmes et sur des peuples.  Du mur en Palestine aux jeunes filles violées par des soldats birmans, des rescapés du génocide rwandais aux clandestins dans les rues de Bruxelles, j’ai ramené au fond de mon cœur une collection tragique des désespérances contemporaines.

Mais, j’ai pu aussi témoigner des espérances à venir, de poignants moments de solidarité, de projets généreux, de politiques de redistribution et de partage.  Des maisons médicales dans les bidonvilles de Caracas aux défenseurs de minorités ethniques en Colombie, des militants de la solidarité en Côte d’Ivoire aux projets de simplicité volontaire en Europe, j’ai aussi ramené des bribes d’espoir, des failles dans la logique des puissants, des alternatives à la compétitivité généralisée.

Il y a eu le travail de proposition, au Sénat puis à la Chambre des Représentants.  Neuf années de débats parfois stériles, de rencontres amicales, d’auditions de gens passionnants, de soutiens parfois délicats à la majorité gouvernementale, d’initiatives législatives oscillant entre le cosmétique, le superficiel, le rêve ou l’utopie.  Le développement durable dans la Constitution belge : pas sûr que je refasse l’exercice.  La limitation de la publicité pour les voitures les plus polluantes : une évidence, même sur l’écume des problématiques, mais qui n’a jamais trouvé de majorité…

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Il y a enfin ce cheminement parmi les fondements et les valeurs qui m’animent.  Un souci permanent, aussi lointain en soit l’aboutissement, de désirs éthiques et de désirs critiques.  Une volonté de vivre au plus près de ce que l’on pense.  De réconcilier le discours et sa mise en œuvre.  De ne s’inféoder à aucune norme et à aucun dogme, ni céleste ni terrestre, de devenir ce que l’on est.  Par un autre rapport à la nature, aux autres et à soi-même.

Depuis plus de trente ans, j’ai la conviction que les valeurs du socialisme représentent une part de l’honneur du genre humain.  La redistribution, la fraternité, l’égalité, le partage, la convivialité, le respect inconditionnel de l’autre, me paraissent d’une actualité criante face aux scandaleux écarts de richesse, pour reprendre les extrêmes, entre le PDG d’une multinationale et une femme africaine.

Bien évidemment, en Europe et parfois ailleurs, au cours de sa longue histoire, le mouvement ouvrier a conquis des droits fondamentaux pour tendre vers cette égalité d’une société réconciliée avec elle-même.  La sécurité sociale, la progressivité de l’impôt, les avancées de l’Etat providence en témoignent.  Mais, en même temps, les disparités se creusent entre le Nord et le Sud et au sein même des pays industrialisés entre les plus riches et les plus pauvres.  Les valeurs du socialisme ont l’avenir devant elles.

Parallèlement, ma composante libertaire est restée vivace.  Le refus des sentences péremptoires et des mots d’ordre mobilisateurs, la fuite, parfois lâche, face aux hiérarchies qui normalisent et face à la bienséance convenue de l’autosatisfaction, me conduisent vers un état d’éveil permanent, à une interrogation continue, à être un éternel étudiant jamais rassasié par les explications définitives ou les transcendances apaisantes.

Au fil du chemin, la question écologique s’est imposée.  L’ampleur de l’enjeu, véritablement historique, oblige à considérer la préservation des écosystèmes, donc de la vie même, comme la priorité absolue de toute politique responsable.  Il devient impensable de soumettre les questions sociale et environnementale à l’économie, comme c’est le cas aujourd’hui, si l’on veut un avenir pour les générations futures.  D’ailleurs, les premiers effets des bouleversements du climat et de la perte de la biodiversité s’exercent sur les populations les plus fragiles.  Le défi social est totalement lié au défi environnemental.

Mais plus encore.  Sauf à croire béatement aux vertus des sciences et des techniques – c’est le socle du capitalisme vert, au nom d’un optimisme naïf et d’une croyance immémoriale  dans la marche du progrès – l’état de la biosphère nécessite une transmutation des valeurs et une alternative politique radicale.  La contradiction entre les limites de notre système planétaire et la foi en une croissance infinie, fondement dominant pour « sortir » de la crise, impose de modifier notre logiciel mental et d’inventer un autre paradigme de développement.  C’est, pour moi, le sens même de l’objection de croissance.

Il faut alors s’engouffrer dans l’entreprise de déconstruction de toute l’architecture dominante de notre modernité.  Il me paraît nécessaire d’interroger les principes, les notions, les évidences et de repartir de l’innocence de l’étonnement.  Une véritable démarche de philosophie.  Sur la croissance, le travail, la production, la consommation, la vitesse, la mondialisation, l’immédiateté, la participation, le rapport à l’animal, à l’étranger, à la nature, aux autres et à soi.  Bien des citoyens et des intellectuels, des savants et des paysans, des artisans et des philosophes se sont engagés sur ces sentiers captivants d’une pensée et d’une action nouvelle.  Bien humblement, à ma toute petite échelle, je me sens l’un deux.

La tâche est immense.  Refonder son lien avec la nature après la Bible et Descartes, après Adam Smith et Karl Marx, pour renouer et réanimer ces tentatives d’harmonie avec le cosmos propre à la Grèce antique.  Retisser le lien social après la planification bureaucratique et le règne sans partage de l’atomisation capitaliste pour recréer une économie localisée, d’usage et solidaire.  Redéfinir le sens de la vie, le bonheur sans transcendance, sans que la consommation, la mode, la publicité, le travail n’écrasent définitivement la simplicité, la sobriété, la flânerie, la lenteur, la contemplation, le silence.  Se réincarner en soi-même pour ne pas perdre sa très courte vie dans les objets, le spectacle, les honneurs, la course.  Redéfinir un programme de changement social par une décroissance sélective et solidaire chez nous, par une croissance du bien-être des miséreux de la planète.  Promouvoir une croissance sans fin du sensible, des cultures, du spirituel, de l’esprit, de l’esthétique…  je m’arrête là.

« Toute l’idée de la mer est dans une goutte d’eau »

Baruch de Spinoza.

Jean Cornil

Ancien Sénateur et ancien Député

du Parti Socialiste en Belgique.

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