Couvre-feu



La remontée est fantasmagorique. Elle tient de l’épopée, de ces heures irréelles qui fabriquent certaines périodes de l’Histoire. Quitter le bas de la ville à la hâte, à pied. Tout est déjà calme, ou alors en train de s’amenuiser, de rétrécir, comme on réduit l’intensité d’une lampe de chevet pour reposer ses yeux. Il n’est pourtant que 21 h 14… La soirée rabotée n’a été qu’un long apéritif avec une compagnie secrète et très restreinte. Tous les mots n’ont pas été prononcés, les phrases ont dû aller à l’essentiel pour permettre à l’instant d’être suffisant. Il va falloir faire vite. Traverser la ville sans s’arrêter, sans profiter de la quiétude, des jeux de lumières dans les immeubles, de l’asphalte au repos, des pavés délaissés. 21 h 28. Les derniers attroupements se font devant les restaurants déserts. Des livreurs à vélo, en triporteur ou en scooter. Des jeunes gars bossant pour Deliveroo et Uber Eats tapent le ballon, fument une cigarette, descendent une canette, s’esclaffent, font semblant de se battre. Ces groupes sont l’ultime reflet, déformé, de ce à quoi ressemblait notre vie sociale et physique, il y a longtemps – salut à ces derniers sombres héros de l’amer ! Les voitures de police ralentissent pour faire peur aux livreurs, elles roulent au pas pour emboîter celui des traînards, des néo-couche-tard. Ville basse dans le dos. Les maisons et les monuments s’enfoncent dans le noir. Ville haute droit devant, ses limites invisibles. Se dépêcher. Opter pour les axes qui coupent, tracent, diminuent le temps de marche. Vérifier l’heure. Avec cette impression de retour à l’adolescence – permission de 22 h. Après ce sera les réprimandes, la punition, la stigmatisation pour rébellion, l’amende pour être sorti du rang. Une énième patrouille de police sur la chaussée, un hélicoptère quelque part dans le ciel. 21 h 57, une centaine de mètres avant de toucher au but. Couvre-feu : obéir aux mesures sanitaires et militaires, défiler rapidement dans les rues vides. Couvre-vœux : rentrer chez soi, éteindre les velléités, les envies, les prolongements. Un dernier coup d’œil par la fenêtre, pour voir le quartier inerte. Tirer les rideaux. La suite sera intérieure, comme notre propre voix…

Photo : Unsplash

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