Cyrano, Boudou et Damien Luce


Si, pour le grand public, Damien Luce est d’abord le frère aîné de Renan, le chanteur à succès de La Lettre, Voisines ou La Fille de la bande, pour les mélomanes, il est un pianiste et compositeur virtuose qui a enregistré plusieurs CD (dont une Histoire de Babar). Et pour les lecteurs, il est l’auteur d’un premier roman situé aux franges de la poésie et du merveilleux, Le Chambrioleur. C’est dans un même monde empreint de fantaisie qu’il nous entraîne aujourd’hui avec Cyrano de Boudou. Le jour, son héros est clown sous le sobriquet de Boudou. Affublé d’un nez rouge, il perfectionne sont art en compagnie de M. Parpadou, son pantin, apprend à glisser sur une peau de banane ou se livre au passe-pépin par temps de pluie. Ce jeu qui le fait à passer d’un parapluie à l’autre au gré de ses déplacements l’amène à côtoyer Raimu, Marie Curie ou Apollinaire. Le soir, Auguste est «souffleur de vers». Pas de n’importe lesquels: les alexandrins de Cyrano de Bergerac. Mais en ce 13 mai 1913, le soir de la millième de la pièce, son interprète principal, Le Bargy, a un trou. Et lui dort profondément. De la discussion qui s’en suit entre les deux hommes naît, chez le nouvel associé d’Auguste, un certain Louis Jouvet, l’idée de regrouper les deux nez, le long et le rouge. C’est donc sous une forme clownesque, en condensé et avec six acteurs, que la pièce est recréée. Et un siècle plus tard, Damien Luce, par ailleurs comédien, interprète justement le même personnage sur une scène parisienne. Ce livre est né d’une double passion pour la pièce et pour le travail de clown qu’il a découvert il y a quelques années. Et, en écrivant le roman, lui est venue l’envie de monter sur les planches. Edmond Rostand lui-même apparaît de loin en loin dans le roman à différents moments de sa vie, s’exprimant toujours en alexandrins. En écolier repéré par un pion aviné mais poète à ses heures, surnommé Pif-Luisant, à qui bien des années après, l’auteur dramatique consacrera un poème. Ou lors de la première triomphale de sa pièce le 27 décembre 1997 au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Evoluant constamment sur une ligne fragile entre réalisme et fantaisie, Cyrano de Boudou rend hommage à cette part d’enfance conservée en chacun de nous. Sur des bases véridiques, et parfois tragiques – les tranchées de la Première Guerre mondiale -, le romancier construit un monde enchanté et enchanteur porté par de nombreux dialogues primesautiers et spirituels, jamais anodins ou insipides. De là à écrire pour le théâtre, il n’y a forcément qu’un pas que Damien Luce, soyons-en persuadé, finira franchir.