Daniel Charneux se souvient de Liège


Emerveillement! Il n’y a pas de mot plus juste pour qualifier le sentiment procuré par la lecture de Comme un roman-fleuve, le nouveau roman de Daniel Charneux (Nuage et eau, Maman Jeanne). Le premier émerveillement est de voir Liège ainsi renaître par la magie de la littérature. Si la cité mosane est au centre de nombreux romans, Pedigree évidemment, ou ceux de René Hénoumont ou de Vera Feyder, jamais, peut-être n’a-t-elle acquis une telle puissance romanesque qu’ici. Car elle n’y est pas seulement le décor de l’histoire, elle en est véritablement l’une des protagonistes. Par ses déplacements incessants de ponts en ponts, de places en ruelles, de commerces en cafés, son héros, François Lombard, la recrée sous nos yeux et la fait exister dans notre imaginaire. Telle qu’elle est aujourd’hui, avec ses lacquemants de chez Plouette, ses liégeois, mélange de grenadine et d’orangeade, ou son massepain cuit de chez Massin. Mais aussi telle qu’elle évolua tout au long du XXe siècle: la grande crue de 1926, les grèves de l’hiver 1960-61, le rêve d’une «cité radieuse» à Droixhe, les derbys Standard-Liège… La peinture offerte de Liège est n’est en rien touristique ou encyclopédique mais profondément sensible, sensuelle, émotionnelle. Et pourtant, Daniel Charneux n’est pas Liégeois. Né à Charleroi en 1955, il a passé son enfance dans le Hainaut avant de venir suivre des études universitaires sur les bords de la Meuse en 1972. Il va y «koter» quatre ans, rencontrant sa future femme. Et aujourd’hui, bien que n’y vivant plus, il y retourne régulièrement pour voir sa fille et ses petits-enfants devenus de vrais principautaires. Le second émerveillement est lié à l’écriture faite d’amples phrases semblant épouser le courant du fleuve rythmant le récit ainsi que la vie du héros qui, perdu dans une errance intérieure, la longe ou la contemple inlassablement. De cette écriture rigoureuse et précise naît une mélancolie qui n’est autre que celle d’un vieil homme habité par ses souvenirs. L’ancien avocat est submergé d’émotions liées à Sonia, gracile jeune fille élevée par sa Babouchka russe depuis la mort de ses parents. Rencontrée après-guerre sur les bancs de l’université et bientôt épousée, cette pianiste virtuose ne voudra pas faire carrière. Remontent à sa mémoire leurs marches infatigables dans les entrailles de la ville, leurs sorties au cinéma ou à la foire, leurs fous rires, ou simplement leur bonheur d’être là, à deux, ensemble et heureux. Jusqu’au drame qui, un demi-siècle auparavant, a plongé la jeune femme dans une prostration d’où elle n’est jamais sortie. Et qui, finalement, donne la clé à ce roman poignant.

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