Depardieu, tel qu’en lui-même


Vaut-il mieux lire une biographie ou une autobiographie (sous la forme d’un récit ou d’une interview)? La première offre un recul, un regard critique que ne possède pas la seconde. Son auteur peut recouper ses infos, les relativiser par d’autres témoignages ou fournir des détails et anecdotes que l’intéressé ne mentionnera peut-être pas. En revanche, un biographe ne pourra jamais rendre compte de cette vérité intérieure qui anime tout être humain. C’est vraiment ce que l’on se dit en lisant Ça s’est fait comme ça qui donne à entendre la voix de Gérard Depardieu grâce à la plume empathique de l’écrivain Lionel Duroy. Spécialiste du genre, l’auteur de plus de trente autobiographies et témoignages, mais aussi de romans d’une densité humaine exceptionnelle (Le Chagrin, L’Hiver des hommes, Vertiges…), a rencontré de manière informelle le comédien pendant plusieurs soirs, sans être sûr d’aboutir à un livre.

Le résultat est époustouflant. Les pages sur sa réappropriation de la parole lors de sa découverte du théâtre, par exemple, après une décennie de borborygmes, sont magnifiques. Acceptant dans son cours de théâtre ce jeune homme imprésentable, incapable d’aligner deux phrases correctes, Jean-Laurent Cochet a fait émerger un comédien hors-norme de cette enveloppe frustre et provocatrice. Le fils totalement inculte du Dédé et de la Lilette, rescapé des aiguilles à tricoter de sa mère qui ne voulait pas de ce troisième enfant (trois autres suivront), a été pris aux tripes par les vers de Molière ou de Racine sans en comprendre le sens. Cet enfant livré à lui-même, devenu petit trafiquant, a eu la révélation de «l’immensité du monde» en lisant Le Chant du monde de Giono et s’est progressivement lové dans les textes d’Handke, de Duras, de Barbara ou de Pialat, pour les magnifier. Au fil de ces pages, où il parle longuement de sa première femme, Elisabeth, de ses deux aînés, Guillaume et Juliette (il a deux autres enfants avec deux autres femmes), de sa haine de la famille («une abomination, ça tue la liberté, ça tue les envies, ça tue les désirs, ça te ment »), Depardieu, monstre insaisissable, ne cesse de dire son amour de la vie qu’il ne cesse de dévorer à pleines dents avec une voracité quasiment inhumaine. Une voracité qui l’a conduit à reconnaître une sorte de frère en Poutine, venu comme lui de la rue, à deux doigts comme lui de tomber dans la délinquance, mais passé par le KGB. Sur ce terrain, il est très difficile de le suivre, d’autant plus lorsqu’il s’étonne que, sortant de prison, les Pussy Riot semblaient arriver «d’un défilé de mode» (et de ses amitiés avec les présidents despotes et mégalos d’Ouzbékistan et de Tchétchénie il n’en est pas question).