Des consciences sous éteignoir

Si vous êtes amateur de football, de football italien en particulier, le nom de Mario Balotelli ne vous est certainement pas étranger. Dans le cas contraire, peut-être ignorez-vous que le jeune homme en question est une nouvelle fois, et bien malgré lui, au centre de l’attention médiatique. Il vous faudrait alors savoir que Mario Balotelli est né à Palerme en août 1990. Que peu de temps après, et alors qu’il ne s’appelait pas encore Mario Balotelli, ses parents, ghanéens, Thomas et Rose Barwuah, partirent vivre dans le nord du pays, à Brescia, et, qu’on ne sait pour quelle raison, ils abandonnèrent un beau jour leur fiston au pied de l’hôpital de la ville. Le personnel soignant, attendri, le prit en charge jusqu’à ce qu’il fût âgé de deux ans. Avant l’arrivée des Balotelli, qui adoptèrent le bambin, le baptisèrent du doux prénom de Mario et l’élevèrent avec leurs trois autres enfants.

Très vite, l’enfant montra des aptitudes hors norme pour la pratique du football et se fit remarquer dans les équipes de jeunes locales. Il fut ensuite repéré par des clubs du calibre de la Fiorentina, Chelsea, Liverpool, Barcelone et l’Inter de Milan. Ce sont finalement ces derniers qui emportèrent l’adhésion de la famille Balotelli, et le jeune Mario se transféra dans la capitale lombarde. Le succès fut rapidement à la clé, au point que l’équipe nationale italienne lui ouvrit ses portes. Jusque-là, tout se déroula donc pour un mieux. Mais, très vite, le tableau va s’obscurcir. Car bien qu’italien, Mario a la peau noire, ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Dans de nombreux stades, y compris celui de son équipe, les cris et les insultes racistes sont font de plus en plus nombreux, de plus en plus pesants. De sorte que l’année dernière le jeune homme décide de quitter l’Italie pour l’Angleterre, destination Manchester.

Ce mercredi, les choses ont toutefois pris une dimension supplémentaire. Une dimension plus ouvertement politique. Les équipes nationales italienne et roumaine s’affrontaient dans le cadre d’une rencontre amicale à Klagenfurt, en Autriche. Dès les premières minutes de jeu et après avoir accompagné l’entièreté de l’hymne national par le salut fasciste, une frange non négligeable des supporters transalpins s’est mise à entonner des slogans du type : Il n’y a pas d’italiens noirs, ou encore : En Italie rien que des italiens. Le tout mitonné de hurlements simiesques lors de chaque action de jeu entamée par Mario Balotelli. Et ce ne fut pas tout : après une demi-heure de jeu environ, les mêmes supporters ont cru bon de déployer une immense banderole portant l’inscription : Non à une équipe nationale multiethnique.

Dès ce jeudi matin, la presse italienne dans son écrasante majorité a naturellement condamné l’ignorance, l’imbécilité, le racisme du groupe de supporters concerné. Naturellement, toutes ces condamnations sont utiles, nécessaires, indispensables. Mais, disons-le, elles sont largement insuffisantes. Voire peut-être même diablement hypocrites. Car n’est-il pas trop simple de pointer du doigt une centaine d’extrémistes quand à leurs côtés ou presque des milliers d’autres se sont tus. Se sont abstenus de toute réaction. De toute forme de révolte. De toute sorte d’indignation. Le drame, le vrai, ne se trouverait-il pas plutôt au sein de ces milliers de supporters à la conscience éteinte, parmi ces millions de spectateurs qui, toutes classes sociales confondues, ont coupablement continué à assister à la rencontre, sans avoir le courage de contrer l’ignominie, ne fut-ce qu’en désertant le stade dès les premiers cris racistes. Aucune image télévisée ne nous a non plus montré de mouvements de masses quittant les lieux la mine outrée. Pas non plus de chants de supporteurs en faveur de la tolérance, du respect, de la diversité, de l’acceptation de l’autre. Aucun témoignage de téléspectateurs soudain pris de nausée, nous faisant part de son incapacité à réfréner en lui un élan d’indignation, au point d’avoir fini par éteindre son téléviseur. Non, à notre grand regret, pas une seule information de ce genre ne nous est parvenue.

Or le racisme, le vrai, est celui-là. Il est tapi comme un fauve prêt à bondir dans la caution de ces chants, de ces cris, de ces banderoles. Il est dans la non-réaction des dirigeants italiens présents à Klagenfurt, dans l’apathie de l’arbitre, des vingt-trois autres joueurs. Tous ont continué la pantomime, les uns cherchant désespérément à attraper le ballon, les autres les applaudissant, heureux de faire ou d’assister au spectacle. Tandis qu’un des leurs se faisait insulter en raison de sa couleur de peau. Parce qu’il est noir. Quel n’aurait pas été le message de soutien à tous les Mario Balotelli de la péninsule si les couards spectateurs, téléspectateurs, joueurs,  dirigeants et autres observateurs avaient hurlé leur refus de continuer ; s’ils avaient dit, d’une manière ou d’une : nous ne continuons pas dans de telles conditions, parce que nous considérons qu’il y a des Italiens noirs, qu’ils valent autant que les Italiens à la peau claire, et que la multiethnicité est un fait incontestable. Ils auraient pu ajouter – mais probablement ne le savent-ils pas – que l’Italie est historiquement un des pays à l’ethnographie la plus variée, Gaulois, Etrusques, Grecs et bien d’autres encore s’y sont croisés dans un mélange indéchiffrable. Ils auraient pu dire ces choses mais ils ne l’ont pas fait. La vérité crue, incontestable, dérangeante est celle-là. Le problème est qu’elle avance masquée, contrairement à la centaine d’imbéciles qui insultaient le pauvre Mario à chaque fois qu’il touchait le ballon. Pour ceux qui veulent parler, haut et fort, l’heure de se taire est révolue ; il est temps d’ôter les éteignoirs. Car bientôt, il pourrait être trop tard.

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