Deux univers prenants

Parmi les romans français parus cet automne, deux m’ont particulièrement plu, L’annonce de Marie-Hélène Lafon et Enclave de Philippe Carrese, deux auteurs dont je n’avais jamais rien lu bien que l’un et l’autre aient déjà publié plusieurs livres (surtout Carrese, de nombreux romans noirs et quelques romans pour ados).


Je ne me sens jamais aussi intensément être que quand je suis dans ce travail-là.», confesse Marie-Hélène Lafon. On la croit volontiers tant le monde intérieur des personnages ainsi que celui dans lequel ils vivent, sont décrits avec force et justesse. La romancière sait la gêne qui habitent ces êtres qui n’ont pas appris à être, lourds de cette terre à laquelle ils semblent à jamais arrimés. Grâce à la force de son écriture, L’annonce immerge le lecteur au plus profond de cet univers à la fois littéraire et humain qui nous touche au plus profond. On en sort bouleversé.


Au centre du camp s’élève le Palais, un bâtiment occupé par les officiers nazis avec ses parquets cirés, ses chambres proprettes et sa cuisine nickel qui ont tant fait fantasmer les prisonniers luttant dans leurs baraquements contre le froid, la faim et la maladie. Ce lieu, les femmes le connaissent bien pour y a voir «servi», assouvissant les désirs des gradés. C’était leur seule occasion de sortir du sanatorium où elles étaient confinées avec les enfants du Lebensborn volés à des familles tchèques ou slovaques pour en faire de bons Aryens. Raflé avec sa mère, Mathias, le narrateur, est le seul enfant allemand. Adolescent curieux, intelligent et perspicace, il est chargé de consigner la vie du camp dans un carnet.

Enclave est un roman glaçant. Il met à nu un mécanisme terrible, redoutable, inéluctable, hélas vieux comme l’humanité (dont André-Marcel Adamek a d’ailleurs fait le sujet de l’un de ses meilleurs romans, La grande nuit: la dérive totalitaire du pouvoir.  Une dictature qui repose sur un mensonge et s’appuie sur des hommes dociles et faibles, fiers de leur parcelle d’autorité qu’ils s’exercent avec une énergie redoublée et aveugle. L’écriture est dense, serrée, précise, rigoureuse dans la description des actions comme dans la peintures des émotions qui habitent Mathias en proie à des doutes et interrogations. C’est très très fort.

Marie-Hélène Lafon, «L’annonce», Buchet-Chastel, 196 p., 15 €.

Philippe Carrese, Enclave, Plon, 313 pages, 20