Deux voyages littéraires russes


La jeune Vera (Gallimard), sous-titré « Une Manon Lescaut russe », est le seul roman de l’historien de l’art et critique Vsevolod Petrov (1912-1978). Même si, écrit en 1946 à son retour de guerre, il est, selon son auteur, « inspiré par des événements vécus ». Son narrateur, un jeune officier de l’Armée rouge soufrant du cœur, gît sur un bat-flanc dans le wagon sanitaire d’un train militaire au parcours extrêmement chaotique, tandis que se chamaillent puis chantent les infirmières qui partagent cet espace. Parmi elles, il repère Vera, la plus vive et entreprenante d’ente elles, dont il s’éprend follement, ce que ce lecteur de Werther de Goethe n’hésite pas à lui avouer. Cet amour pour celle qu’il appelle Manon Lescaut devient obsessionnel, comme chez le chevalier des Grieux, ce qui suscite des railleries de la part des autres « habitants » du wagon, convaincus qu’elle se moque de lui. Et lui-même en vient à douter. Comme chez Zweig, l’auteur de ce bref et dense récit s’intéresse avant tout aux intermittences du cœur de son narrateur, à ses doutes et questionnements qui le plongent dans des états dont il se sent prisonnier.


Empruntant la ligne du Transsibérien, le train nommé Russie doit relier Moscou à Irkoutsk - soit plus de 5000 km - en six heures et vingt minutes à une vitesse de 700 km/heure. C’est du moins ce que les organisateurs de cet exploit ont vendu aux journalistes invités, ainsi qu’aux quelques citoyens qui ont acheté leur billet aux enchères. Mais évidemment, les imprévus ne figuraient pas sur le billet. La veuve d’un truand hérite à sa mort de son appartement et d’une rente mensuelle. À une condition : elle doit impérativement se rendre sur sa tombe une fois par jour. Mais lorsqu’elle rencontre un photographe dont elle tombe amoureuse, avec qui elle se marie et part, en train, en voyage de noces en Espagne, que faire ? Si tu ne viens pas à la tombe, c’est la tombe… Deux sœurs, descendantes des inventeurs de la première locomotive russe, ont une idée : en remettre une en état pour conduite les villageois à l’école ou au marché. Mais avec quel carburant la faire fonctionner ? Dans le train pour Moscou qu'il prend le jour de la Journée internationale des Femmes, un homme se retrouve avec trois représentantes de ce sexe qui le laisse assez froid. Leur compartiment-couchette sent, et bientôt empeste, le chocolat. L’odeur vient de sa chapka, dont il est dès lors urgent de se débarrasser. Une femme de soixante ans bien désabusée est aidée par un homme charmant pour rejoindre son compartiment où est déjà installé un couple qui, selon elle, va se marier. Se pourrait-il que ce voyage change sa manière de voir et de penser, donc sa vie ? Également publiées dans la collection « Du monde entier » chez Gallimard, les dix nouvelles alertes et spirituelles regroupées dans ce recueil qui porte le titre de l’une d’elles, La locomotive des sœurs Tcherepanov, se passent toutes dans un train et parlent, comme ont su le faire tant d’écrivains russes, de l’âme slave et de ses tourments. Et confirment le talent facétieux d’Olga Slavnikova, dont l’éditeur a déjà publié deux romans (L’immortel et 2017).