Deuxième Guerre mondiale (3) : avant, pendant, après

Suite de ma recension de livres qui paraissent régulièrement sur la Deuxième Guerre mondiale, après des beaux-livres et des documents et essais divers. Ceux-ci concernent principalement l’avant – Drancy – et l’après – le retour des prisonniers de guerre, des déportées, des STO, le procès de Nuremberg et les enfants des nazis -, avec un crochet par le pendant – le témoignage retrouvé par hasard d’une Polonaise exilée en France.


Drancy, un camp en France, par Renée Poznanski, Denis Peschanski et Benoît Pouvreau, Fayard, 297 pages, 30 €


La cité de la Muette, à Drancy, existe toujours. Construite en 1935, elle est alors «l’une des plus grandioses tentatives de logement social de l’entre-deux guerres» (François Maspero) qui suscite l’intérêt d’autres nations. Avant même d’être achevée, elle accueille au début du conflit des prisonniers de guerre français, puis des civils britanniques et canadiens, avant de servir de camp d’internement pour les Juifs raflés à Paris dont 64000 seront déportés vers les camps de la mort dans 62 convois (sur les 72 partis de France). D’abord sous tutelle française, ce camp ne devient allemand qu’à l’été 1943.

Après-guerre, jusqu’à sa fermeture en septembre 1945, y sont internés des suspects de collaboration (jusqu’à plus de 6000 en octobre 1944, dont l’écrivain Alfred Fabre-Luce, la comédienne Ginette Leclerc, l’éditeur Bernard Grasset ou Sacha Guitry). Puis il devient une HLM en progressive décrépitude. Aujourd’hui, la cité possède en son centre un wagon et une statue et, en 2012, un musée mémorial de la Shoa a été inauguré non loin. «Il concrétise, mieux que n’importe quel symbole, la collaboration française dans l’application en France de la Solution finale», écrivent les auteurs de cet album qui en retrace l’histoire, et, au-delà, celle de l’Occupation en France, en s’appuyant sur de nombreuses illustrations et documents divers (cartes postales, dessins, articles de journaux, etc.).

Rien où poser sa tête, par Françoise Frenkel, L’Arbalète Gallimard, 290 pages, 16,90 €


En 1921, Françoise Frenkel, Polonaise trentenaire qui a fait ses études à la Sorbonne, ouvre à Berlin la première libraire française, La Maison du Livre. Horrifiée par la Nuit de cristal du 9 au 10 novembre 1938, qui succède à plusieurs années d’une censure de plus en plus stricte, elle quitte l’Allemagne pour Paris en 1939. C’est son parcours, de la capitale française à Annecy, en passant par Vichy ou Nice, jusqu’à son entrée illégale en Suisse en juin 1943 (à sa seconde tentative), qu’elle retrace dans ce texte achevé en 1944.

A Nice, où elle est hébergée par les Marius, un formidable couple de coiffeurs qui, jusqu’au bout, l’aidera, elle est témoin, au cours de l’année 1942, de l’aggravation des mesures antijuives. Notamment celle qui imposent aux enfants d’être enlevés de leurs parents.«Agents et gendarmes faisaient la chasse avec une adresse et une activité infatigables, note-t-elle. Ils exécutaient les ordonnances de Vichy fermement, inexorablement. (…) Ces représentants de l’autorité n’avaient rien d’héroïque, ni dans leur tâche, ni dans leur attitude.»

1945. Le retour des absents, par Alain Navarro, Stock, 235 pages, 24 €


Son très riche et dense ouvrage rassemble neuf textes qui ressemblent à autant de nouvelles. On y croise par exemple Julien Garron, libéré par l’Armée rouge du stalag où il a passé cinq ans, millionième Français rapatrié accueilli avec les honneurs le 1er juin 1945 à l’aéroport du Bourget. L’auteur raconte l’arrivée massive des prisonniers pour lesquels des centres d’accueil ont été ouverts. «Il arrive, écrit-il, que des photographes veulent détacher des figures, rendre peut-être leur singularité à ces hommes que la propagande présente comme soudés, presque indistincts dans leur destin d’exilés.»

A Odessa, le 8 mars 1945, débarquent d’un paquebot quelques femmes rescapées d’Auschwitz-Birkenau. Dont Sophie Bich, dite Mochet, qui relève sa manche pour montrer son numéro de matricule. Son témoignage et celui de ses sœurs de souffrance «sont recueillis comme les pièces d’un puzzle tragique qui tarde à s’ajuster». Au milieu de tous ces «anonymes», tels cet homme et cet adolescent avec leurs tenues rayées assis dans un fauteuil du Lutetia, voici Léon Blum, 73 ans, rapidement désenchanté à son retour de deux années de captivité.

Le dernier chapitre du livre concerne l’exposition sur les «crimes hitlériens» organisée au Grand Palais en juin 1945, dont l’initiative revient à Edgar Morin. «C’est dans un musée de l’horreur» qu’entrent les visiteurs, remarque Alain Navarro. «Jamais, dans l’histoire de la photographie de guerre, de telles représentations d’atrocités n’avaient été données à voir.»

Des nazis et des juges. Les grandes heures du procès de Nuremberg, présenté par Bernard Michal, Bibliomnibus Histoire, 203 pages, 10 €


Bernard Michal revient sur les circonstances dans lesquelles ce tribunal a été créé, raconte comment les nazis que y sont jugés ont été arrêtés, revient sur les différents actes d’accusation, développe les étapes du procès, les audiences des accusés (principalement Göring et Ribbentrop), jusqu’au réquisitoire, au verdict et aux exécutions.

Enfants de nazis, par Tania Crasnianski, Grasset, 282 pages, 20,90 €

L’Histoire se souvient-elle que les hommes qui, au nom de l’idéologie nazie, ont commis les pires crimes, tout en plaidant non coupables pour ceux qui furent jugés à Nuremberg, «étaient aussi des pères»? Comment leurs enfants les regardent-ils? Comment ces fils et ces filles vivent-ils avec cet «héritage commun», «l’extermination de millions d’innocents par leurs parents»? Avec cette interrogation corolaire: «Doit-on se sentir responsable, voire coupable, des faits commis par ses parents»? Tania Crasnianski s’est posé ces questions et pour son enquête, Enfants de nazis, cet avocate arrivée à 20 ans en France dont le grand-père a servi dans l’armée de l’air allemande, a étudié le parcours des descendants de neuf criminels nazis (ainsi que celui de leurs épouses).


De son côté, Rolf Rüdiger Hess a toujours pris fait et cause pour son père mort en 1987 (à 93 ans!) dans la prison de Spandau où il était enfermé suite au verdict de Nuremberg, lui consacrant trois livres. Ce fils unique est persuadé que c’est avec l’assentiment d’Hitler, dont il fut longtemps le dauphin (il l’a assisté dans la rédaction de Mein Kampf lors de leur incarcération à la prison de Landsberg), que Rodolf Hess s’est rendu en mai 1941 à Londres afin de signer une «paix séparée» avec l’Angleterre, ce que le Führer a toujours nié, le traitant de « fou », relayé par les historiens.

A l’égard de son père Hans Frank, nazi viscéralement antisémite qui, en tant que gouverneur de la Pologne, avait en charge les ghettos juifs, et qui fut condamné à mort à Nuremberg, Klaus, le dernier des cinq enfants, affirme n’éprouver que «détestation». Il a déclaré que son père méritait d’être exécuté et qu’il s’en «réjouissait», contrairement à son frère aîné qui a conservé jusqu’à sa mort son portrait au-dessus de son lit. Quant à Rolf, le fils du Dr Josef Mengele qui, à Auschwitz, utilisa des Juifs comme cobayes humains pour ses expérimentations et qui, réfugié en Amérique du Sud, échappa à la justice (il est mort par noyade en 1979), ce n’est qu’à 16 ans, à la fin des années 1950, qu’il a appris la véritable identité de l’oncle Fritz d’Amérique latine. Il ne le reverra que deux fois, la dernière en 1977 durant un séjour où il ne cessera de l’interroger sur son passé criminel. Un passé qu’il n’a jamais renié, ce que n’a jamais pu comprendre son fils.