Dix ans

Il y a dix ans qu’à la demande de ses dirigeants, j’ai commencé (les cuistres disent : initié) cette chronique. La première s’intitulait « Un moment de bonheur » et relatait l’audition attentive des « Variations Goldberg » interprétées par Rosalyn Tureck, par ma femme, une collègue et amie, et moi-même. Moment de bonheur et de grâce, on peut faire confiance aux grands compositeurs.

Il y a dix ans, les enfants ne naissaient pas encore avec un écouteur dans l’oreille et un téléphone portable dans la main. Les Twin Towers déchiraient encore le panorama new-yorkais, avec Sabena on y était déjà, La Libre Belgique se lisait sur un plan grand format, Didier Reynders ne se voyait pas encore déjà, personne ne savait qui était Nicolas Sarkozy, on pouvait encore fumer dans les lieux publics, Bruxelles n’était pas alors parcouru par des trams de quarante-trois mètres ne parlant ni anglais ni javanais et ne portant pas de chapeau sur la tête, Jean-Paul II globe-trottait, mais dans son ombre Ratzinger mettait au point ses plans pour resserrer les boulons, les universités n’étaient pas encore à l’insipide sauce bolognaise, le Standard n’était pas redevenu champion, Annie Cordy n’était pas baronne, on écrivait encore correctement Beaux-Arts et Musique trois, et on n’avait jamais entendu parler de subprimes. Ça n’a l’air de rien, dix ans, mais ça peut renfermer beaucoup de choses. C’est le laps de temps, par exemple, qui sépare la prise du pouvoir par Hitler et la défaite de Stalingrad. Ou celui qui s’étend du début de la deuxième guerre mondiale (pour les Belges) aux émeutes engendrées par la Question Royale. Une décennie, pour celui qui est derrière les barreaux, ça doit être très long. Pour celui qui en a vécu une dans le bonheur, fût-ce par intermittence, c’est court.

J’ai connu, je le reconnais, plus que des intermittences de bonheur dans ma vie. Je vous épargnerai l’inventaire. Mais parmi les sources de bonheurs, la rédaction de ces chroniques tient une place de choix. Depuis dix ans, je remplis tous les quinze jours trois pages et demie de cahier grand format, à la plume (je laisse à l’ordinateur le soin de se soucier des tâches ancillaires). Quand la chronique doit paraître, un jeudi sur deux, je me rends plus tôt à ma boîte aux lettres. Et quelle est ma déception quand par hasard, ce jeudi-là, mon papier n’a pas sa place dans la gazette ! C’est arrivé heureusement rarement, et toujours il s’est s’agi d’un léger report de parution. Mais mon inquiétude ne relâche pas tant que je ne retrouve pas mes écritures à leur place habituelle.

Je n’ai jamais été censuré d’une virgule, je ne l’aurais d’ailleurs pas accepté sans requête préalable de mes commanditaires. Il est vrai qu’on n’écrit pas dans La Libre comme on le ferait dans un journal moins soucieux de beau style ou au ton plus débridé. Et puis, il y a des sujets que j’ai choisi de ne guère traiter, l’actualité politique, la religion ou la monarchie. Non pas que je craindrais de donner mon avis. Mais le journal possède pour traiter de ces thèmes des plumes plus autorisées.

Parmi les lettres que j’ai reçues, pas innombrables mais en nombre appréciable, la plupart ont été approbatives, parfois pleines d’éloges. J’ai essayé de répondre à toutes. J’en ai aussi reçu quelques-unes d’injurieuses. La bêtise, il y a des poubelles pour cela.

Le plaisir de produire ces chroniques tient aussi au sentiment que je ressens d’être au service de la presse écrite, dans sa version la plus honorable sous nos cieux fédéraux. On dit que celle-ci ne va pas bien, et j’en suis assez convaincu. Mais peut-être hésite-t-elle trop souvent au sujet de ses vraies missions. Comme l’expliquait récemment Marcel Gauchet dans Le Soir, le rôle du journaliste écrivant, de nos jours, n’est pas seulement de rapporter ou d’expliquer, mais encore de fournir aux lecteurs le moyen de comprendre les événements et leurs acteurs. Il n’est peut-être pas rentable, intellectuellement parlant, pour un quotidien de qualité de consacrer sa une et plusieurs pages à la mort d’un chanteur, quelles qu’aient été les qualités de ce dernier. Mais s’efforcer de démonter le système culturel qui produit des chanteurs de ce genre me paraîtrait mieux venu. La Libre s’est parfois livrée à des exercices de cette eau. Pas assez souvent à mon gré.

Qu’on ne se méprenne pas sur ces propos, je ne prône pas un journal dont les articles ne seraient confiés qu’à des experts, espèce pas nécessairement fiable. C’est aux journalistes de faire le boulot d’investigation, non des choses cachées, mais des significations que les acteurs donnent à leurs actions, grandes ou petites. C’est ainsi que se ranime l’opinion, cette « Publicité sauvegarde du peuple », comme il est écrit au fronton de l’Hôtel de ville de Verviers.

Pour ma part, je me suis contenté de semer quelques grains de poil à gratter. Puissent ceux qu’ils ont démangés en avoir tiré le meilleur profit. Après dix ans de loyaux services, c’est tout le bénéfice que je réclame et que j’entends bien continuer à réclamer.

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