Dostoïevski et Alexievitch, les Russes de Thesaurus


Au début des années 1990, Actes Sud a confié à André Markowicz (né à Prague en 1960) la retraduction de l’œuvre complète de Dostoïevski pour sa collection de poche Babel. Ces traductions sont aujourd’hui reprises dans la collection Thesaurus dont vient de paraître le quatrième et avant-dernier tome couvrant les années 1859-1864. Ce gros volume regroupe huit romans, certains célèbres (Humiliés et offensés, Les Carnets de la Maison morte, Les Carnets du sous-sol), d’autres nettement moins (Le Rêve de l’oncle, Une sale histoire, Le Crocodile…). Dans ses avant-propos, le traducteur resitue les textes dans la biographie de l’écrivain et raconte la manière dont ils ont été reçus par la critique. Formant un diptyque avec Les Carnets de la Maison morte, Les Carnets du sous-sol, paru en deux parties en janvier et avril 1864, devait à l’origine former une vaste fresque. Mais Dostoïevski s’est heurté à des «cochons de censeurs» qui l’ont obligé d’en couper des passages. Ce texte est le premier que Markowicz a traduit pour Actes Sud en 1990 à la demande du fondateur de la maison d’édition, Hubert Nyssen, surpris à l’époque par sa violence.


Le deuxième livre, Derniers témoins, paru la même année, prolonge le précédent en rendant compte de la façon dont ce temps de guerre a été vécu et ressenti par des hommes et des femmes qui, à l’époque, étaient des enfants. La Supplication, enfin, publié en 1997 et toujours interdit dans son pays, succédant à un recueil de témoignages de soldats russes partis se battre en Afghanistan (Les Cercueils de zinc, Christian Bourgois) et à une enquête sur les suicides qui ont suivi la chute de l’URSS (Ensorcelés par la mort, Plon), parle de la catastrophe de Tchernobyl survenue en avril 1986. Pendant trois ans, Svetlana Alexievitch a interrogé tous ceux qui ont approché la centrale après l’explosion: ouvriers, fonctionnaires, liquidateurs, soldats, etc. «A l’occasion de cette catastrophe nucléaire, j’ai eu le sentiment que l’édifice soviétique lui-même était en train de se fissurer et qu’il faudrait aller jusqu’au bout de l’histoire de cette utopie», explique-t-elle. Elle se souvient: «Le jour de l’accident, j’ai vu un énorme nuage noir. Dans les jours suivants, les flaques ont pris des couleurs invraisemblables. Elles devenaient noires, jaunes, vertes, fluorescentes.»