Enthousiasmantes fragrances littéraires automnales

Mis à jour : mai 6

Si le confinement a eu pour moi, un mérite, outre celui d'enfin revenir écrire sur ce blog, c'est de m'avoir permis de lire des livres récents que je n'avais toujours pas eu le temps d'ouvrir. Et, parmi ceux parus l'automne dernier, j'ai fait quelques belles découvertes.

Par exemple le quatrième roman de Julia Deck, remarquée en 2012 avec l'excellent Viviane Elisabeth Fauville. Propriété privée est un ravissement total, tant son auteure manie avec brio, dans une écriture soutenue et subtile, l'art de camper ses personnages avec humour et ironie. La narratrice, qui travaille dans un cabinet d'architectes engagé dans le réaménagement urbain, a quitté Paris avec son mari universitaire atteint de troubles compulsifs, séduite par un projet immobilier dans une commune de banlieue: : la transformation d'entrepôts en une allée résidentielles pour ménages aisés. Le regard qu'elle porte sur ses voisins - un couple avec un bébé, une famille nombreuse, un autre couple avec deux ados, des retraités -, tandis que son mari chute lentement, est caustique, voire narquois. Elle qui se réjouissait de cette installation finit par se poser des questions, d'autant plus qu'elle se sent ostracisée dans le lotissement. Sans que l'on puisse vraiment parler de suspense, Julia Deck tient constamment en haleine le lecteur qui se demande quand cette fureur contenue va finir par exploser, et sous quelle forme.


Toujours chez Minuit, Tanguy Viel (L'absolue perfection du crime, La disparition de Jim Sullivan, Article 353 du code pénal), l'un des fleurons de cette indispensable maison d'édition née sous l'Occupation, terre d'asile du Nouveau Roman, publie un bref essai sous le titre d'Icebergs. Plus précisément, un ensemble de réflexions nées de ses lectures. Le constat des piles de livres au pied de son lit - " Là, sous la lumière de la lampe, s'amoncelant comme des jetons de casino glissant les uns sur les autres, il y avait environ six mois de lectures vespérales, à cause de cette manie de choisir un nouveau livre tous les soirs au moment du coucher, le reprendre ou l'ouvrir selon l'humour et la fatigue du jour" - , l'amène par exemple à s'interroger sur le "démon de la citation" qui l'anime, citant Bernhard, Montaigne, Goethe, Larbaud ou Antoine Compagnon, auteur d'un ouvrage à ce sujet. " La citation, note-t-il, est d'ordre minéral, cristal narcissique de la durée d'un flocon de neige mais aussi précieux q'un timbre-poste aux yeux d'un philatéliste. " Son livre multiplie d'ailleurs les citations, qu'il collecte et regroupe dans un fichier ad hoc. Elles ne surgissent pas par pédanterie, mais parce qu'elles viennent éclairer un propos, une idée. Au fil de ces déambulations littéraires, il est question de Virginia Woolf, de Dante ou du Facteur Cheval.


" The Ananymous Project est un projet artistique basé à Paris et dédié à la diapositive anonyme qui compte plus de 700 000 images. Ces photographies d'amateurs sont le journal kaléidoscopique d'une époque, d'une société, et leurs imperfections les rendent d'autant plus fascinantes, drôles et déconcertantes. " À partir d'une sélection parmi ces clichés, Justine Lévy et Arnaud Cathrine ont laissé libre cours à leur imagination dans des livres très inégaux. Si celui de la première, Histoire de familles, suite de textes disparates censés commenter des portraits, est bête et futile, sans le moindre intérêt (comment peut-on publier de telles inepties?), celui d'Arnaud Cathrine, Andrew est plus beau que toi, est autrement plus riche. Il s'agit d'un vrai roman doté d'une ligne narrative. Ses narrateurs sont alternativement deux frères, Andrew et son aîné, Ryan, fils d'un couple d'Américains qui se sont rencontrés au début des années 40. De sa guerre dans le Pacifique, le jeune homme jadis joyeux est revenu taiseux et mélancolique. On voit les deux garçons grandir dans leur univers familial, on suit la découverte des femmes pour l'un, de son homosexualité chez l'autre. L'aîné devient photographe dans un journal de gauche, le cadet plonge avec bonheur dans le milieu underground et hippie de San Francisco. Au départ de photos judicieusement choisies, Arnaud Cathrine fait progresser son récit familial avec malice et gourmandise, sans jamais que s'émousse la curiosité du lecteur. On l'imagine se demandant, devant chaque photo, comment rester dans son sujet tout s'en amusant, sans se soucier de la ressemblance des mêmes personnages de page en page. À l'arrivée, il nous livre une très belle et émouvante histoire d'une famille californienne entre les années 40 et 80.

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