Effluves romanesques printaniers

Mis à jour : 30 sept. 2018

Jusque quand peut-on parler d’un roman ? Autrement dit : à partir de quand un roman est-il périmé ? On le sait, outre ceux qui ont du succès, ou ceux qui remportent un prix, ou ceux dont les auteurs jouissent d’une certaine notoriété (ou d’une notoriété certaine), ou encore ceux que les libraires continuent à soutenir, ce qui, au total, ne pèse pas bien lourd, peu de romans parviennent à survivre au-delà d’une saison. Ceux qui sortent en août et à l’automne sont impitoyablement remplacés, dès janvier, par les nouveaux venus. Qui, eux-mêmes, sont renvoyés aux oubliettes lors de la rentrée littéraire automnale. Néanmoins, alors que celle-ci bat son plein, que les premières listes des prix ont été divulguées (avec trois premiers romans au Goncourt et un roman autoédité chez Amazon au Renaudot, ce qui a fait réagir, à juste titre, les libraires, furieux, on les comprend, contre Patrick Besson qui a eu cette idée géniale, le même Besson, cela n’a rien à voir, mais quand même, qui soutenait les Serbes lors de la guerre en ex-Yougoslavie, publiant une interview carpette du psychiatre spécialiste de Shakespeare, Radovan Karadzic, leader des Serbes de Bosnie, qui sera condamné à 40 ans de prison pour génocide et crimes contre l’humanité, c’était il y a quelque vingt-cinq ans, mais il est toujours bon de le rappeler), alors que, disais-je, les nouveautés occupent les tables et vitrines des librairies, je vais parler de plusieurs très bons romans parus il y a quelques mois, et que j’ai lus/lu cet été.


Que nous réserve demain ? Patrice Franceschi a quelques idées sur le sujet, qu’il met magistralement en mots dans Dernières nouvelles du futur, roman composé de quatorze « fables » aussi fascinantes qu’effrayantes. Dans l’une, pour répondre à la question QUI ÊTES-VOUS ? couvrant la surface d’une nouvelle planète, il est décidé de réponde LA TERRE sur 2000 km dans le Sahara avec des pierres extraites de tous les massifs montagneux du globe. L’entreprise prendra 80 ans. Dans une autre, pour leur voyage de noces, un jeune couple tourne autour de la Terre à bord d’un avion solaire pour admirer les «sept merveilles de l’écotourisme» : un océan d’ordures de 400 km de diamètre dans le Pacifique, une forêt artificielle rassemblant la totalité d’espèces végétales que comptait l’Amazonie, la dernière île épargnée par la montée des eaux, etc. Chacune des nouvelles n’est que l’extrapolation de la situation actuelle, et il n’est pas certain que ce soit totalement de la science-fiction. (Grasset)


Comme il le montre dans ses romans et nouvelles, Bernard Quiriny aime triturer le réel pour l’amener dans un ailleurs qui reste, par de nombreux liens, arrimé à notre réalité. Dans L’affaire Mayerling, il imagine comment un immeuble, le Mayerling, en vient à se liguer contre ses habitants : un couple amoureux se déchire lorsqu’il pénètre dans son appartement, d’une robinetterie coule un sirop brunâtre et gras impossible à arrêter, des bruits permanents et des odeurs suspectes incommodent des propriétaires qui n’en trouvent pas les sources, les lettres n’arrivent pas dans les bonnes boîtes, des restes de repas traînent dans les caves sans que l’on sache comment ils y sont arrivés, dans tous les appartements, les plantes déprissent, etc. Construit par courts flashs entrecoupés de réflexions et autres commentaires, cet ingénieux roman, plein d’humour, crée un mystère auquel l’auteur se garde bien d’apporter une réponse rationnelle. (Rivages)


Ce n’est pas un scoop, le monde littéraire est très souvent injuste. Certains auteurs médiocres ont doit à de nombreux articles (pas forcément louangeurs, mais on parle d’eux), comme Christine Angot, dont le dernier livre est une injure faite à la littérature, tandis que d’autres construisent une œuvre remarquable dans une trop grande discrétion. C’est le cas de Pascale Kramer, l’un des meilleurs écrivains français actuels (j’emploie à dessein un masculin neutre). Son handicap est de moins s’appuyer sur des histoires extérieures, avec rebondissements et péripéties, que sur des drames intérieurs vécus par des hommes et des femmes auscultés à vif. Car si ses romans ne « racontent » pas grand chose, devenant ainsi difficiles à résumer, ils sont néanmoins extrêmement riches par leur acuité psychologique, et la qualité de leur écriture. Dans Une famille, paru en mars dernier, la romancière s’insinue dans la tête des différents membres d’une famille à l’occasion d’un accouchement. Chacun réagit à sa façon, et en revient toujours à l’un des fils, Romain, jeune homme au parcours aussi sinueux que douloureux qu’il devient de plus en plus difficile de sauver. Comme dans tous ses livres, Pascale Kramer touche au plus juste la sensibilité profonde de ses personnages. (Flammarion)


Ses lecteurs savent qu’Antoine Bello (Éloge de la pièce manquante, Les falsificateurs) ne manque ni d’imagination, ni d’humour. Dans Scherbius (et moi), tout est singulier, tant l’histoire et le personnage principal que la construction du roman. Scherbius est un individu dont on est en mal de cerner la véritable identité, tant elle est multiple. Le bonhomme est sans cesse un autre, sans que l’on sache qui il est réellement. Ce n’est pas seulement une question de grimage, mais d’abord de personnalité. Son psychiatre, Maxime le Verrier, en fait les frais, se voyant sans cesse dupé par cet être insaisissable. Toutes ces péripéties, très drôles, qui voient l’imposteur sans cesse lui échapper, il les raconte avec une totale franchise dans un livre intitulé Scherbius, qui paraît en 1978. Dans la première ligne de sa réédition de 1983 (deuxième partie du roman de Bello), il avoue que tout ce que l’on vient de lire est « faux- ou à peu près ». Il relate alors une autre version de la vie de son patient. Vont suivre, jusque 2004, quatre autres rééditions de plus en plus courtes, sortes de suppléments aux versions précédentes. L’auteur nous entraîne ainsi dans un univers labyrinthique dont l’issue est incertaine. Du grand art. (Gallimard)


Le naufrage en 1629 du Batavia, navire affrété par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, et la guerre interne qui oppose ses rescapés sur les îlots où ils ont trouvé refuge, a notamment été raconté par Simon Leys en 2003 dans un court livre qui porte ce titre. Marc Biancarelli, dont le premier roman qu'à publié Actes Sud en 2012, Murtoriu, ballade des innocents, était traduit du corse, développe longuement cet épisode historique dans Massacre des Innocents. Une tragédie finalement très shakespearienne - un homme prend le pouvoir en assujettissant, et au besoin exterminant ses opposants- qu’il met en scène avec une grande virtuosité. Il passe d’un protagoniste à l’autre, plongeant dans le passé de chacun d’eux, retraçant leurs parcours respectifs pour tenter d’expliquer leurs comportements. C’est impeccablement fait, écrit avec un vrai souffle épique, transformant le destin incertain de cette poignée d’hommes et de femmes en une prodigieuse épopée humaine. (Actes Sud)


Terminons par Ring Est, un polar tout à fait original, lauréat du Prix FINTRO Écritures noires décerné l’an dernier en Belgique. Le point de départ est presque banal dans sa triste logique : obligé de faire un écart qui aurait pu lui être fatal, à cause d’une BMW s’engouffrant à toutes vitesses sur le ring de Bruxelles, le conducteur ainsi malmené, d’autant plus furibard que sa fillette est assise à l’arrière, poursuit le chauffard jusque dans un parking et, sans l'avoir prémédité, le tue à coups de club de golf. Un fait divers comme un autre. Sauf que le meurtrier est juge et qu’il doit enquêter sur cette affaire. À partir de ce point de départ pas forcément facile à développer, dans une ville de Bruxelles minutieusement décrite, Isabelle Corlier, dont c’est le premier livre, imagine une excellente intrigue fort bien construite, multipliant les personnages gravitant autour de son héros, prisonnier d’un mensonge qui risque à tout moment de se fissurer. (Ker Éditions)