Emmanuel Lepage revenu de Tchernobyl


Il existe (au moins) trois excellentes raisons de lire le dernier album en date d’Emmanuel Lepage, l’un des meilleurs auteurs BD actuels (notamment Muchacho et La Terre sans mal chez Aire Libre). La première, tout à fait anecdotique, est son récent couronnement par le Prix Diagonale-Le Soir. La seconde, plus historique, est le triste anniversaire – vingt-sept ans – de la catastrophe que l’on sait. Et la troisième, finalement la seule valable, est qu’il s’agit d’une œuvre essentielle, de celles qui font de la bande dessinée vraiment un art. Un printemps à Tchernobyl navigue entre le reportage et le documentaire. «Ce n’est plus mon mari qui se trouvait devant moi mais un objet radioactif. Il n’était plus qu’une énorme plaie. Je lui ai soulevé le bras et l’os a bougé car sa chair s’était détachée. Des morceaux de poumons, de foie lui sortaient par la bouche… Il étouffait avec ses propres organes internes…» Ces quelques lignes sont extraites du témoignage d’une survivante qui a mis au monde avant terme une fille morte à sa naissance, Svetlana Alexievitch, et que lit le dessinateur dans le train qui le mène en Ukraine fi avril 2008. Il rejoint une résidence d’artistes mise sur pied par les «dessin’acteurs», une association engagée notamment dans la lutte contre le nucléaire et dont font partie des illustrateurs, une musicienne-chanteuse, un photographe-poète, etc. L’album qu’il a ramené de cette expérience hors du commun, admirablement dessiné, construit et mis en page, est envahi par le gris, celui des paysages dans lesquels les personnages évoluent, quitte à contaminer les cœurs et les esprits. Pendant les quinze jours qu’il passe dans une maison abandonnée depuis deux ans au cœur d’un village de trois cents habitants situé à une vingtaine de kilomètres de la zone interdite, Emmanuel Lepage va écouter, regarder et, bien sûr, dessiner. Il découvre Tchernobyl, une ville désormais déserte mais toujours entretenue. Il franchit des check-point. Il approche les restes de la centrale – 20 minutes maximum! – où travaillent encore 2000 personnes. Il se risque dans la forêt avoisinante où il lui est interdit de s’assoir. Il découvre, sidéré, un monde d’après-apocalypse. Retenant souvent son souffle. Comme le lecteur qui a l’impression de passer derrière le miroir de la vie.

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