En attendant Curtil

Une part de ciel, Claudie Gallay, Actes Sud, 446 p., 22 €

Des boules de verre déversant des flocons de neige sur un chalet ou un dauphin lorsqu’on les retourne : c’est sur ces objets renvoyant à l’enfance et à ses émerveillements que s’ouvre Une part de ciel, le nouveau roman de Claudie Gallay. Philippe, Gaby et Carole en ont reçu chacun une, envoyées par leur père, qu’ils nomment Curtil, annonçant son retour dans leur village natal du massif de la Vanoise pour les fêtes de fin d’année. Un village perdu sous la neige où vivent toujours l’aîné, Philippe, responsable du domaine, qui voudrait retrouver le chemin emprunté jadis par Hannibal, ainsi que la benjamine, Gaby, femme de ménage dans un hôtel de montagne, qui élève seule une fille qui n’est pas la sienne, la Môme, en attendant que son compagnon finisse de purger sa peine de prison. Mais qu’a fui Carole, la cadette, partie poursuivre sa vie ailleurs. Loin de tout cela, loin d’eux, loin d’une mère qui a fini par mourir, loin d’un père qui, de toute façon, ne cessait jamais de ne pas être là. Et qui, toujours, pour annoncer son retour, leur adressait l’une de ses fameuses boules. Curtil n’est pas le Godot de Beckett, il n’est pas Dieu, mais il est le père. Aimé? Craint? Admiré? On ne sait trop. Ses enfants le savent-ils eux-mêmes? Cela fait si longtemps qu’ils ne l’ont vu… Il s’est évaporé dans leurs souvenirs, et même la reviviscence de leurs émotions anciennes ne leur est d’aucun secours. Carole est néanmoins là, au Val-des-Seuls, « arrivée par le seul train possible ». Elle reconnaît tout, « le bar à Francky », l’épicerie, le pont au-dessus de la rivière. Et puis Jean, l’homme de la scierie qu’elle aurait pu aimer à l’époque, ce qu’il n’a pas oublié. Elle reconnaît tout car rien n’a vraiment changé. Elle est restée la fille du coin, la fille de Curtil. Alors elle attend. Prenant en photo « la serveuse à Francky » qui chaque matin, à onze heures, sort sur son balcon secouer ses draps. Traduisant un ouvrage sur Christo. Rendant visite à la Baronne et à ses chiens. Et se posant des questions sur l’incendie qui a détruit la maison familiale lorsqu’ils étaient enfants : laquelle des deux sœurs la mère a-t-elle pris dans ses bras, laissant le soin aux pompiers de sauver l’autre ? Une part de ciel est une gageure : tenir sur près de 450 pages sans intrigue, sinon l’attente. Claudie Gallay réussit en partie son pari. Son style à la fois évocateur et précis dans la description des éléments extérieurs et des ressentis parvient à restituer le lancinant défilé des jours. Ses phrases sont courtes, sèches, lapidaires, cassantes. Mais aussi, hélas, terriblement répétitives. La romancière finit par être prisonnière de son canevas stylistique qui vire au procédé. Dans les dialogues, surtout, dont la banalité revendiquée touche au cliché. Les phrases laissées dans le vide, l’absence de négations, les fausses relances, les conversations tirées en longueurs par des questions sans réponses finissent par lasser. Cette recherche formelle qui faisait merveille dans L’amour est une île, parce que reposant sur une vraie trame et s’appuyant sur des personnages autrement plus riches et développés, tourne ici trop souvent à vide. Comme une machinerie que son auteure aurait fabriquée pièce par pièce sans laisser la moindre chance à la surprise ou à l’imprévu.

#ClaudieGallay