En direct du Spirou d'hier


Régulièrement, Dupuis puise dans son fonds pour en débusquer des pépites oubliées ou inconnues des jeunes générations. Ainsi, outre les lecteurs fidèles du Journal de Spirou, comme on disait à l’époque, qui se souvient de la rubrique « En direct de la Rédaction » tenue conjointement par Yvan Delporte, rédacteur en chef, pour le texte sous le pseudo de Fantasio, et par Franquin, pour le dessin mettant en scène Gaston qui fait voir rouge à tous les membres de ladite Rédaction (majuscule requise). Gaston, comme on sait, est un échalas apparu un jour de 1957 dans les bureaux de Spirou, sans qu’on ne sache qui l’y a envoyé ni pourquoi. Pendant un temps, il a évolué dans les pages de l’hebdomadaire en électron libre, avant d’avoir ses propres gags, sur une demi-page puis sur une page complète. C’est autour de lui que tournent les soi-disant échos de la Rédaction, tout à fait jubilatoires et à épisodes. Il est par exemple question d’une vache qu’il a fait entrer par la fenêtre et dont nul ne sait que faire, surtout lorsque l’infortuné ami des bêtes se voit renvoyé. D’abord soulagé, Fantasio se rend vitre compte qu’il ne peut se passer de ce gaffeur impénitent, et demande aux lecteurs d’écrire en masse pour réclamer sa réintégration. De retour dans les locaux, Gaston se voit confier la tâche de répondre à chacun de ses milliers de fans. La rubrique, qui contient divers encadrés (notamment certains opposant le concierge à Gaston) sera régulière jusqu’au renvoi d’Yvan Delporte en 1968. Elle reviendra de loin en loin au début des années 1970, puis à la fin des années 1980, avant de tomber dans l’oubli. Gloire à Dupuis d’avoir rassemblé en un très bel album ces savoureux moments d’humour.


Chapeau, aussi, pour la publication, en petit format, d’un album aussi inattendu que réussi, Moments clés du Journal de Spirou, sous la férule (dessins et textes) de François Ayroles, né en 1969 et qui n’avait jamais rien réalisé chez cet éditeur. Il ne s’agit pas d’une commande mais, comme l’écrit Serge Honorez, son directeur éditorial, Dupuis a reçu un jour l’ensemble des illustrations. Et le résultat est tout à fait stupéfiant de finesse, d’humour et d’intelligence. Dans ce premier tome, qui couvre les années 1937-1985, le dessinateur a sélectionné quelque 300 moments de la vie de Spirou, parfois très peu connus, qu’il raconte brièvement en les illustrant de manière totalement décalée. Depuis la trouvaille du titre en mai 1937 (lors d’une pause-café), à la retraite de Charles Dupuis en 1935 (un dessin très poétique le représente seul en train de boire son café à côté de chaises vides). En passant par la demande d’Hergé, en octobre 1945, d’y accueillir Tintin (qui patiente avec d’autres devant le bureau de la direction), l’attribution officielle du personnage de Spirou à Franquin (auquel il est relié par une chaine), la réalisation par Rosy et Roba, en 1959, d’une fausse page glissée dans la maquette de Spirou mettant en scène les futur Boule et Bill afin de convaincre Charles Dupuis du talent de Roba ou la création du désormais mythique Trombone illustré par Delporte et Franquin en 1977. Ce bouquin procure un bonheur de lecture intense, à mettre entre toutes les mains, selon la formule consacrée.


Qui se souvient de Risque-tout, un hebdomadaire grand format créé en novembre 1955 par le publiciste Georges Troisfontaines et le graphiste Maurice Rosy pour le compte des éditions Dupuis? Plus personne, sans doute, et ils sont excusés car ce « journal du cran et de l’enthousiasme », destiné à un public plus âgé que celui de Spirou, n’a paru qu’une seule année : perdant trop d’argent, il disparaît en effet en novembre 1956. Non sans avoir vu naître un nouvel héros imaginé par Maurice Tillieux (après Félix dans Héroïc-Album et en même temps que Gil Jourdan dans Spirou), Marc Jaguar, dont Le lac de l’homme mort, réédité dans un très bel album qui s’ouvre par une passionnante préface de José-Louis Bocquet, sera l’unique aventure. Jaguar est un obscur photographe de presse, vêtu d’un pull à col roulé, qui se trouve malgré lui mêlé à des magouilles concernant la vente du lac de l’homme-mort dissimulant un gisement d’uranium. On y retrouve l’humour et la rapidité du trait de celui qui, à l’origine, se voulait romancier. L’ouvrage se termine par le fac-simile des sept planches du deuxième épisode prépubliées dans Risque-tout, Les camions du diable, histoire restée inachevée.