Fabien Degryse, les doigts qui swinguent en solo, à Mazy, le 29 mars


Ma guitare… s’enflamme de joie-a quaaand tu-u es là…, chante Johnny Halliday.

Et, sur une autre planète, Jimi Hendrix, lui, mettait le feu à la sienne.

Ce n’est pas ma faute, le feu. C’est à cause de la pochette du cd Finger swingin’, guitare solo, de Fabien Degryse. Du manche de sa guitare, le guitariste, assis dans un inoffensif salon, nous indique le feu dans l’âtre. Un joli récital de guitare acoustique nous attendrait dans un intérieur bien chauffé ? Prenez votre verre de vin, nous passons au salon, je vais vous jouer quelque chose… Déjà il n’y a pas de table où déposer son verre, et pas d’endroit où s’asseoir, juste l’espace ouvert devant le feu. Et à droite de l’âtre, une deuxième guitare, chaude et claire, entourée d’autres guitares, grises ou noires, immatérielles, vaporeuses : peintes, réinventées. Et on découvre que tout, – murs, sol, tentures, fenêtres, miroir, même le canapé de Fabien Degryse – est vaporeux, peint, réinventé. Sauf le feu, et Degryse, malgré une petite partie déjà atteinte, contaminée.

Pour la partie droite de l’âtre, il vous faudra déplier la couverture de carton pour vérifier et voir le désordre…

Inoffensif le salon ? Inoffensive la guitare de Fabien Degryse ? Ça en a l’air (j’ai placé le cd sur la platine), Bock to bock, beau thème de Buddy Montgomery, le frère de Wes, le thème est tout simple, on voudrait fredonner, et vaquer à ses occupations, mais on s’arrête, il se passe quelque chose. Dans le phrasé, ce minuscule décalage aux grandes conséquences… Et le toucher, pas vraiment lisse, pas vraiment net, d’ailleurs peut-on parler de toucher, le doigt va chercher la corde, et puis la laisse libre, libre de laisser échapper, en même temps que la note, son son de corde, la vibration, la matière, un son de métal limpide, flanqué de cassures, de frottements, de pincements. Degryse incorpore, revendique tous ces petits sons parallèles, jusqu’au glissement des doigts le long du manche : ceci est une guitare. Bois, métal, air. C’est sans doute ça le finger-picking (réinventé), pick, cueillir, le doigt cueille, détache, libère.

Du fauteuil au feu, Fabien Degryse nous emmène dans l’architecture d’un lieu connu, confortable, une belle mélodie, un joli thème doucement nostalgique, Fly me to the moon, cela ne dure jamais longtemps, ça flambe très vite, le feu jamais loin du fauteuil, ça se fendille, ça se casse, une note souvent se retrouve en équilibre instable, au bord de la chute, et se rétablit au dernier moment, relayée par d’autres, extirpées du fin fond de la guitare, graves, souterraines, brisées à leur tour… ruptures, accélérations, virages…

Attention, Fabien Degryse ne fait pas de la gymnastique, ou un numéro d’acrobatie, il n’en met pas plein la vue, il a son plan, et construit patiemment, sans précipitation. Le feu, oui, mais domestiqué.

C’est sans doute pour cette raison qu’on se sent si bien dans sa musique, dans ce salon, et si les lignes apaisantes des fauteuils, des murs, des tentures se sont comme dissoutes pour devenir taches, couleurs, formes, c’est pour qu’on ne s’y endorme pas, qu’on ne s’y affaisse pas, c’est la fonction d’un artiste de nous maintenir en éveil. Degryse le sait, il ne s’allonge pas paresseusement dans les lignes apaisantes, il est à l’affût, toujours, ici une note arrachée, là un accord de derrière les fagots, là encore les doigts qui fouillent dans les cordes, puis filent vers le haut, vers le bas, quelle mouche les pique, et s’arrêtent, reprennent leur souffle, écoutent le silence et repartent, apaisés, décontractés, au rythme d’une walking bass tranquille, jusqu’à la prochaine culbute…

Le thème  – la mélodie – reste l’ingrédient primordial, le lieu connu, confortable. Comme l’intrigue d’un film, plus ou moins simple, plus ou moins astucieuse, que le spectateur reconnaît… toujours les mêmes grands ou petits thèmes… L’intérêt réside dans le traitement (combien de chef-d’œuvres dont l’intrigue est rudimentaire, combien de films banals à l’intrigue alambiquée). Et en matière de traitement, écoutez bien Fabien Degryse… Il y a du suspense – quel petit tour va-t-il nous jouer maintenant ? -, il y a de l’action, il y a de l’émotion…, mais il y a surtout une voix, un son. Se faire un nom, dans le jazz, comme ailleurs, n’est pas chose aisée, se faire un son l’est encore beaucoup moins. Rude bataille pour un musicien. Bataille gagnée.

Illustration. Si vous avez suivi l’émission Apostrophes, de Bernard Pivot, un bail déjà – condition supplémentaire donc : si vous avez un certain âge… –, vous connaissez sans le savoir The night has a thousand eyes, dans la magnifique version de Sonny Rollins, c’était le générique. Et bien écoutez-la donc (sur Google si nécessaire), puis écoutez la version de Fabien Degryse. Même histoire, film différent. Vous pouvez faire l’expérience avec les autres plages de ce CD, la plupart sont des histoires connues : Solitude, de Duke Ellington, All the things you are (J.Kern, O.Hammerstein), Do nothing till you hear from me (Ellington), All Blues (M.Davis), Anthropology (C. Parker, D. Gillespie), Lucky Southern (K.Jarrett), – et dans ce morceau, impression, sensation toute personnelle, j’entends de lointains échos du grand Blind (ou Reverend) Gary Davis, chanteur et guitariste de blues et de gospel. Et enfin Seven steps to heaven (M. Davis), où les cordes ne suffisent plus, le guitariste devient percussionniste (sur guitare), et Little one I’ll miss you, de Bunky Green et Abbey Lincoln.

Exercice passionnant…

Mais on oublierait presque l’essentiel, ce que nous désigne Degryse du manche de sa guitare : le feu, c’est à dire la chaleur, le swing… it don’t mean a thing if it ain’t got that swing, dit encore le Duke, and yeah, Degryse’s got it, and ça, ça veut dire quelque chose, comme le titre… Finger swingin’…

Concert à Mazy, à la Zy’coop, le vendredi 29 mars à 21h, dans le cadre du festival Nam’ in Jazz (guitare solo) : « Seconde tentative d’aller à l’âme de la guitare acoustique. La première était impressionnante ! » (Philippe Dethy)  http://www.n8jazz.org/

Fingerswingin’, Midnight Muse Records, 2011 ; salon de Juliàn M., photo de Christian Verlent, layout de Olivier van Helden

#guitare #jazz #solo

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