Focus BD (9) : Au revoir là-haut


Si, depuis longtemps, la bande dessinée courtise la littérature, le phénomène a connu une véritable frénésie ces dernières années, des collections se voyant même dédiées au genre. Un genre où l’on trouve de vraies réussites, comme les travaux de Ferrandez sur Camus ou ceux, plus graphiques, de Denis Deprez sur Shakespeare, Rouaud ou Melville. On n’était pas forcément optimiste avec cette adaptation du prix Goncourt et best-seller de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, aux relents peut-être trop opportunistes. Or le résultat est de grande qualité, on y retrouve la tension du roman et, surtout, le dessin de Christian De Metter est d’une grande force. Il trouve ici sa pleine expression, les auteurs évitant tout bavardage superflu, l’album se montrant très économe en texte.

Rappelons les faits. A quelques mois de la fin de la Première Guerre mondiale, un lieutenant abat dans le dos les deux hommes qu’il a envoyés au casse-pipe pour pousser le reste de la troupe, assoiffé de vengeance, à redoubler d’ardeur. Mais un soldat, Maillard, s’en rend compte et, accusé par son supérieur d’avoir fui le combat en se cachant dans un trou, échappe de peu au peloton d’exécution. Il se retrouve à l’hosto avec son ami Edouard Péricourt, une gueule cassée qui ne veut pas rentrer chez lui. On le comprend: son père, riche industriel proche du pouvoir, a rejeté ce fils artiste peintre homosexuel. Compréhensif, son copain permute deux dossiers et le voilà renaissant sous une nouvelle identité tandis que sa sœur pleure sur sa tombe.

Voilà pour le prologue. Tous ces personnages vont de retrouver dans des escroqueries montées en parallèle. D’un côté, l’ex-lieutenant, qui a épousé la sœur éplorée d’Edouard, crée une affaire juteuse: le transfert des quelque 700 000 corps inhumés dans des cimetières de fortune vers des cimetières militaires. Mais il rogne sur les prix, prend des cercueils trop petits, emploie des Chinois qui, ne sachant pas lire le français, placent les cadavres dans n’importe quels trous, couvre le vol d’objets divers trouvés sur les corps, remplit de terres des cercueils facturés au gouvernement, etc. Cette vraie crapule a d’ailleurs bientôt l’inspection sur le dos. Et son dos, sans l’aide de beau-papa, n’est pas bien solide. D’un autre côté, Maillard et son copain Péricourt vendent pas correspondance des monuments aux morts soit-disant construits par un membre de l’Institut. Des maires de toute la France envoient des acomptes. Y compris le père Péricourt qui aimerait un monument pour son fils. Et qui n’est pas content du tout de s’être fait gruger. Mais comment attraper des ombres?