Focus BD : adaptations littéraires et portraits d’écrivains


Plus que jamais, la bande dessinée puise son inspiration dans la littérature. Ainsi, l’un des meilleurs écrivains français actuels, le journaliste Sorj Chalandon, voit-il deux de ses romans remarquablement transposés. Pour adapter Mon traître, l’un de ses livres les plus personnels, Pierre Alary est resté très fidèle à l’œuvre originelle. Il s'agit donc de l'histoire d'une trahison. Celle d'un luthier parisien, Antoine, double de l’auteur, qui a pris fait et cause pour les combattants nationalistes nord-irlandais, avant de découvrir avoir été trompé par l’un des leaders de l’IRA, son frère de cœur. Ce récit est entrecoupé par l’interrogatoire auquel est soumis le "traître" par ses anciens camarades de lutte. On est à la charnière des années 1979-80, une époque de tension extrême: l’armée britannique réprime violemment les catholiques, dans le prison de Long Kesh, les Républicains, qui réclament le statut de prisonniers politiques, vivent nus dans leur couverture au milieu de leurs excréments et Margaret Thatcher laisse mourir en prison Bobby Sands et neuf autres grévistes de la faim. On retrouve, dans cet album au magnifique dessin stylisé et aux tons monocordes, la même puissance narrative et émotionnelle que dans le roman. (Rue de Sèvres)

L’autre adaptation, celle du très autobiographique La profession du père, est tout à fait différente. Le trait de Sébastien Gnaedig, éditeur et dessinateur à ses heures, a fait le choix du noir et blanc et d’un graphisme extrêmement dépouillé, proche du crayonné. Comment être le fils d’un homme dont on ne connaît pas la profession et qui s’avère être un parfait mythomane ? À la fin des années 1950, c’est la situation à laquelle est confrontée Émile dont le père, pro-Algérie française, donc farouche antigaulliste, se définit comme un agent secret. Et qui a la main souvent lourde contre celui qu’il surnomme « Picasso », usant plus d’une fois de sa ceinture en cas de mauvais résultats scolaires. Tout en le choyant à d’autres moments ou en lui confiant des missions secrètes. Assez perdu, Émile suit son père dans ses délires, sous le regard protecteur et confiant de sa mère. Totalement tragi-comique, et véridique. (Futuropolis)

Françoise Sagan a dix-huit ans lorsqu’en 1954, elle publie Bonjour Tristesse chez Julliard. L’héroïne de ce premier roman nimbé d’un parfum de scandale est Cécile, une jeune lycéenne orpheline de mère qui, après avoir raté son bac, passe ses vacances d’été avec son père, dont elle est très proche, et Elsa, la maîtresse de celui-ci, qui a son âge. Survient Anne, une ancienne amie de sa mère qui prend tout en main, et éjecte Elsa. Tout en s’opposant souvent à Cécile qui a rencontré un jeune homme, Cyril. Dans son adaptation, Frédéric Rébéna a fait un certain nombre de modifications sans nuire à l’esprit langoureux et sensuel du roman. Il a notamment ajouté un prologue annonçant la mort d’Anne dans un accident de voiture et supprimé des personnages secondaires. Le graphisme très ligne clair évoque judicieusement l’époque à laquelle se déroule l’histoire, sans jamais faire daté, les sentiments liant les différents acteurs de ce drame étant toujours extrêmement actuels. (Rue de Sèvres)

3 fois dès l’aube, adaptation d’un roman d’Alessandro Baricco par Denis Lapière et Aude Samama, met en scène un même personnage, Paul Hobster, à trois époques de sa vie, dans un ordre non chronologique et à chaque fois confronté à une figure féminine. Il est d’abord vendeur de balances, retenu par une femme dans une chambre d'hôtel. Il est ensuite gardien de nuit dans un autre hôtel, tentant de convaincre une jeune fille de quitter son compagnon violent. On le retrouve enfin enfant, témoin de l’incendie de sa maison dans lequel ont péri ses parents, emmené loin de là par une inspectrice de police. Le texte de Lapière, bel équilibre entre voix off et dialogues, a conservé l’aspect http://www.futuropolis.fr/littéraire du roman, créant une ambiance sublimée par le dessin de Samama dont les magnifiques aplats de couleurs évoquent les tableaux d’Hopper. Un album qui trouve aussi sa force et sa beauté dans son impeccable mise en scène très cinématographique, alternant champs et contre-champs, gros plans et plans larges. (Futuropolis)

Il n’est pas rare que les écrivains eux-mêmes retrouvent vie en bande dessinée. Ainsi Céline. Après La cavale du Dr Destouches, écrit par Christophe Malavoy et mis en images par les frères Gaëtan et Paul Brizzi sous une forme extravagante et quasi dantesque à moitié convaincante, voici une merveille signée Jean Dufaux et Jacques Terpant, Le chien de Dieu, où seul le visage dessiné en couverture permet de savoir qu’il s’agit d’un récit consacré à l’auteur de Voyage au bout de la nuit. Une réussite totale, ce qui n’était pas du tout gagné d’avance. Soit quelques jours dans la vie de l’écrivain qui, dans les années 1950, vit plus ou moins reclus dans sa maison de Meudon avec sa femme Lucette (aujourd’hui âgée de 105 ans), qui donne des cours de danse à des adolescentes. À cette époque, il est pris pour un clochard à Paris, il va voir Gaston Gallimard dont il ne cesse de dénoncer la radinerie, il reçoit les visites d’Arletty ou de Rogier Nimier, il fournit en médicaments un jeune couple en cavale ou il va soigner une élève de sa femme, dont le père (lecteur du Voyage) lui envoie à la figure son antisémitisme. Ces scènes en noir et blanc sont interrompues par d’autres, aux tons tirant tantôt vers le sépia, tantôt vers le vert, renvoyant à des temps passés : son enfance à Courbevoie, sa liaison avec Elisabeth Graig, le Goncourt loupé, sa rencontre avec Lucette, un scandale provoqué avec son ami Gen Paul lors d’un repas à l’ambassade d’Allemagne, etc. Tout est réussi, ici, tant le scénario et les dialogues de Dufaux, particulièrement fidèles à la lettre et à l’esprit céliniens, que le dessin réaliste de Terpant, d’une grande justesse psychologique, recréant un Céline tout à fait crédible. (Futuropolis)

Pour raconter la vie du Suisse Arthur Cravan (1887-1918), Jack Manini a pris un tout autre parti, celui d’un dessin humoristique courant sur quelque deux cents pages. Ce dandy, grand amateur de femmes, a eu une vie aussi brève que mouvementée. Enfant rejeté par sa mère, qui lui préfère son frère, il va jouer des coudes pour s’imposer sur les deux terrains, apparemment antinomiques, où il va tenter de se faire un nom: la poésie et la boxe. Le graphisme, très dynamique, traduit parfaitement l’énergie et la soif de vie qui anime celui qui ne dédaigne ni le scandale, ni la castagne s’il se sent injurié. Le jeune homme tente de s’imposer sur la scène littéraire en créant la revue Maintenant (dont le fac-similé de la Une de mars-avril 1914 est joint à l’album), avant de s’en aller aux États-Unis où un magazine a publié ses poèmes. Cet album virevoltant rend ainsi un bel hommage à ce personnage fascinant et peu connu, disparu il y a tout juste cent ans durant la traversée du bateau qui le mène de Sante-Cruz, au Mexique, à Buenos-Aires; où il va retrouver la jeune femme qu’il aime et qui attend un enfant de lui. (Grand Angle)