FOCUS BD : histoires de guerres et autres tourments


Lola vit chez ses grands-parents dans un village catalan, loin de ses parents et de sa petite sœur restés dans une ville lointaine. Nous sommes en 1936, au début de la guerre d’Espagne. Le village est bientôt rasé par les nationalistes et il lui faut partir avec Maria et Padri dans une autre région tenue par les républicains. C’est son histoire que raconte Seule avec beaucoup de délicatesse. Intelligente et volontaire, la fillette de sept ans comprend vite le monde terrible dans lequel elle vit, mais cela ne lui fait pas peur. Elle sort au contraire renforcée des épreuves qu’elle subit, grandit vite intérieurement, jusqu’à vouloir retrouver ses parents, une fois la guerre terminée. Mais les retrouvailles ne se passent pas vraiment comme elle l’avait prévu. Le scénariste Denis Lapière, qui suit pas à pas la jeune héroïne, tant dans ses gestes que dans ses pensées, et le dessinateur espagnol Ricard Efa, avec son graphisme dépouillé et coloré, racontent avec une dose de légèreté cette situation dramatique. Et c’est très réussi. (Futuropolis)

D’une histoire improbable, Trondheim et Chevillard ont fait, avec Je vais rester, un album formidable. Un jeune couple arrive dans la station balnéaire de Palavas où il a réservé une location. Seulement, à peine débarqué, l’homme est décapité par une plaque en fer emportée par un coup de vent. Contre toute attente, sa veuve décide de rester, sans rien dire du malheur qui la touche. Et notamment pas à Paco, un marginal du coin avec qui elle lie connaissance. Va naître entre eux une très belle histoire d’amitié, tandis que la jeune femme refuse de voir le frère du défunt arrivé sur place. Le scénario très écrit, mais peu bavard, de Lewis Trondheim est admirablement mis en images par Hubert Chevillard qui utilise subtilement un gaufrier de six cases parfois rompu par des cases horizontales. Alternant gros plans et plans d’ensemble, le dessinateur n’hésite pas à montrer le hors-champ, pour toujours resituer l’héroïne dans le cadre de ce lieu de vacances où chacun est venu pour s’amuser. Je vais rester est un album touchant et tendre, et finalement très profond. (Rue de Sèvres)

Rien d’étonnant à ce que les deux guerres mondiales soient régulièrement visitées par la bande dessinée, ce sont des époques regorgeant d'histoires et de personnages aussi riches que complexes. Après avoir relaté, dans un puissant diptyque, Forçats (Les Arènes BD), un épisode de la vie d’Albert Londres, le "père" des grands reporters, son combat pour l’humanisation du bagne de Cayenne et pour la reconnaissance de l’innocence de l’un de ses plus célèbres "résidents", Dieudonné, Patrice Perna s'attaque, avec le même dessinateur, Fabien Bedouel, à un personnage nettement moins glorieux, Joseph Darnand. Celui qui deviendra début 1943 le sinistre chef de la Milice, a été un combattant de la Grande Guerre durant laquelle il fut décoré pour un fait d’arme. Le bourreau français, premier tome du triptyque, s’ouvre en juillet 1918 lors d’un épisode qui montre la cruauté du personnage : plutôt que de faire prisonniers des officiers allemands, il dynamite le bunker dans lequel il les a enfermés. Vingt ans plus tard, cet homme violent avec sa femme est engagé du côté de l’extrême-droite antisémite complotant pour renverser la République. Il recrute un compagnon des tranchées qui, bien que ne partageant pas ses idées, accepte de le suivre. Sans inutilement charger son personnage, le scénariste montre que la violence froide et haineuse habitait déjà cet individu dépourvu de toute humanité. (Rue de Sèvres)

Les fusillés de Fleury, troisième épisode de Verdun, série signée Éric Le Nahour (scénario), Marko (mise en scène, également dessinateur de la série Les Godillots) et Inaki Holgado (dessin), lève le voile sur un épisode peu connu de la Première Guerre mondiale : l’exécution, le 11 juin 1916 à Fleury-devant-Douaumont, sur ordre de généraux, sans enquête ni jugement, et par leurs propres soldats, de deux sous-lieutenants faussement accusés d’avoir abandonné leur poste. Cet album le fait par le biais du combat mené par la femme de l’un des fusillés pour que justice lui soit rendue. Mais comment réhabiliter un innocent alors qu’il n’y a aucun jugement à casser puisqu’il n’a pas eu de procès ? Ce n'est effectivement pas simple. Déboutée par la justice militaire, la jeune veuve veut faire appel à l’opinion publique par le biais de la presse, sans le moindre écho, tout en déposant une plainte pour « meurtre », rapidement classée sans suite. Tandis que, de son côté, le président de la Ligue des droits de l’homme tente d'agir à la Chambre des députés pour faire changer la loi, sans plus de succès. L’espoir va venir d’un député communiste nommé Berthon, acquis à sa cause, et d’un article paru en une de l’Humanité titré… J’accuse ! Un album évidemment important qui ne fait que confirmer ce que l’on sait déjà sur ce conflit guidé par la folie meurtrière d’une poignée de gradés illuminés. (Grand Angle)