Formidable Jean Forton!


Il se pourrait bien que l’un des meilleurs romans français de l’année écoulée soit signé par un écrivain hélas relativement oublié, Jean Forton (1930-1982), et jusqu’alors inédit. Ecrit dans les années 1960, au moment où Gallimard renonce à poursuivre la publication des ouvrages de l’animateur de la revue La boîte à outils, il a été retrouvé trente ans après la mort de celui-ci par sa veuve dans un dossier portant le titre d’un autre livre déjà paru. Ces recherches ont été menées « sous l’amicale pression de l’éditeur », Le Dilettante, qui a déjà sorti de l’oubli trois autres romans de cet auteur bordelais, L’Enfant roi, Les Sables mouvants et La Cendre aux yeux, intrigué par l’allusion, dans sa correspondance, à un roman portant comme titre un phrase erronément attribuée à Rimbaud, La vraie vie est ailleurs. Son héros est un adolescent bordelais arrivé à un âge, 15 ans, où l’on a envie – et besoin – de se libérer du carcan familial, fut-il aimant. Il suffit d’une occasion. Et celle qui survient soudainement dans la vie d’Augustin – prénom du Grand Maulnes – possède les traits d’un mauvais génie, Jurredieu, tombeur de filles – qu’il méprise -, noceur, buveur, à l’occasion violent. Complété d’un butor finalement pas si mauvais, le grand Cros, le trio aménage un ancien wagon pour y amener des « petites ». Le narrateur reste douloureusement partagé, envahi de temps en temps par le remords lorsqu’il se promène avec son père, lorsqu’il se rend compte de la liberté que lui laissent ses parents, lorsqu’il rend visite à son oncle vaguement anarchiste, mais la tentation est trop forte. Et même l’amour qu’il porte à la douce Vinca, de quelques années plus âgée que lui, ne semble pas suffire à le faire « rentrer dans le droit chemin », convaincu que la vraie vie est ailleurs. Forton s’immisce dans la tête de son jeune personnage pour en traduire avec une extrême finesse les troubles profonds. Voici par exemple ce qu’Augustin ressent lors de sa première sortie avec son nouvel « ami ». « J’avais bien le sentiments que ses propos manquaient un peu de noblesse, et sans doute aurais-je eu meilleurs conscience s’il m’avait parlé d’injustice à pourfendre, de don de soi. Mais j’étais à un âge où le chef compte plus que la cause, je ne réfléchissais pas beaucoup, je ne demandais qu’à suivre. D’ailleurs Jurredieu par ce mot de jouir qu’il répétait sans cesse atteignait en moi des désirs profonds. Il me semblait que jusqu’à là j’avais vécu dans un univers insipide, méconnaissant tout ce qui sur cette terre était délectable, la liberté, les filles, et cette sorte de dissipation confuse que je nommais, sans trop approfondir sa nature, la bringue. »

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