Foutu bal masqué


On se focalise sur ce qui empêche et intrigue. Zoom sur le masque. Derrière tout est possible, tout reste à découvrir, à deviner, à dessiner. Le nez, les lèvres, le menton, cette trinité une et indivisible qui contribue à façonner un visage. Gommés, effacés ! En ces temps pandémiques et burlesques, nos repères de reconnaissance faciale et sociale sont mis à mal. Heureusement les yeux sauvent, qu’il soient noisettes, noirs, verts, bleus, vairons. Eux seuls continuent à « dire », à partager les ressentis. Ils témoignent, rappellent ce que nous sommes, ce que nous traversons, ensemble et dans notre intériorité. Ils sont notre reflet. La palette de sensations qu’ils transmettent tient du slam : aguicheurs, prometteurs, interrogateurs, suiveurs, rieurs, ravageurs, moqueurs, demandeurs, profonds, baissés, agacés, en colère, démunis, apeurés, tristes, rougis, humides, embués par les verres d’une paire de lunettes. Certains donnent même l’impression de parler. Ils communiquent avec force et énergie, ils pallient l’absence de mots à lire sur les bouches. Cette femme. Cet homme… Quelles lèvres sous l’étoffe ? Fines, charnues, gourmandes, pincées, ourlées, boudeuses, menteuses ? Quel menton dissimulé ? Rond ou pointu, avancé ou fuyant, avec fossette ou en galoche ? Et ce nez dont on devine les derniers contreforts ? Est-il aquilin, bosselé, large, épaté, busqué, court, long, délicat, droit, écrasé, retroussé ou carrément en trompette ? On en vient à élaborer un improbable portrait-robot. On s’appuie pour cela sur quelques contours : des pommettes plus ou moins marquées, des joues pleines ou creuses. Quel assemblage avec le front, la chevelure, les oreilles, le cou ? Et encore une fois avec ces yeux brillants ou éteints, en amande ou bridés, écarquillés ou enfoncés, écartés ou rapprochés… La promesse est riche. Elle annonce un carnaval qui prend fin, ce voile qu’on retire d’un meuble laissé à l’abandon, un couple qui se réveille et se découvre en pleine lumière. Sous quel aspect envisager (dévisager) la suite ? Les événements, l’évolution de tout ceci, notre devenir et nos projets, ce qui est encore possible, ce que l’éventualité rend opaque. Quelle perspective nous est offerte dans ce foutu bal masqué ?


Photo : Unsplash

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