François Emmanuel en état de grâce littéraire


S’il existait une réelle justice littéraire, chaque nouveau roman de François Emmanuel ferait la une des pages littéraires des quotidiens et hebdos français (il est nettement mieux traité en Belgique, son pays natal où il vit toujours) qui, à de rares exceptions près, l’ignorent superbement, préférant consacrer ces fausses valeurs que sont Emmanuel Carrère ou Eric Reinhardt. Avec Le sommeil de Grâce, paru au printemps dernier, reprenant la fraterie Fougerey mise en scène en 2007 dans Regarde la vague, l’auteur de La Question humaine (magistral court texte devenu en 2007 un film fidèle et puissant de Nicolas Klotz avec Mathieu Amalric) touche (comme on dit) à la perfection de son art.

Dans Regarde la vague, les cinq frères et sœurs survivants se retrouvaient pour le mariage de l’un d’eux dans la demeure familiale normande à la veille de sa mise en vente. Huit ans plus tard, la maison n’est toujours pas vendue et les voilà à nouveau réunis, sous la neige, à l’occasion d’un événement dramatique, le coma dans lequel se trouve Grâce suite à un accident de voiture. Au cours de deux nuits et deux jours, ses deux sœurs, Alexia, aimantée par Milan, son amant insaisissable, et Marina, qui, à la lecture de son journal personnel, sent que lui échappe Hyacinthe, sa fille adolescente, ainsi que leur frère adoptif indien, Jivan, accompagné de sa compagne russe et de la fille de celle-ci, vont se croiser sous la menace d’un possible silence éternel.

Glissant d’un personnage à un autre, d’une pensée à une autre (chez Emmanuel, les dialogues s’inscrivent dans le cours du texte, les seuls retours à la ligne sont théâtralisés dans quelques scènes autonomes), le roman reste constamment en suspension sur une crête émotionnelle que seul un minutieux travail littéraire est à même de traduire avec une telle justesse. On peut s’arrêter sur chaque phrase pour la laisser pénétrer en soi car elle est porteuse de bien autre chose que de ce qu’elle dit. Est-ce parce que l’écrivain est psychanalyste qu’il parvient à universaliser à ce point des ressentis individuels? Ce roman, dont les personnages sont bien réels, faits de chair et de vie, qui aiment (parfois physiquement) et se déchirent, se lit ainsi presque comme un essai philosophique tant ce qui est murmuré, ou crié, nous invite à regarder d’un oeil neuf notre propre vie. On se demande, dans cette écriture à ce point ciselée, ce qui, chez son auteur, relève de l’intentionnel, du réfléchi, du délibéré, ou au contraire de l’inconscient, de ce qui est issu de cette région intérieure impalpable d’où naît aussi, par exemple, la poésie.

Lire un roman de François Emmanuel, et singulièrement ceux, denses et brefs, qu’il publie au Seuil depuis le milieu des années 2000, constitue une expérience à la fois littéraire et émotionnelle plutôt rare. Le seul roman récent à avoir produit chez moi un tel effet est celui de Maryse de Kerangal, Réparez les vivants (Folio). Là aussi un propos, également tragique puisqu’il s’agit d’une transplantation d’organes, est transcendé par une écriture qui s’aventure au plus profond de la sensibilité humaine.

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